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Je vous parle d'un temps...

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FINALISTE
Sélection Public

1975. J’étais étudiante et pour payer ma chambre, je travaillais chez IBM comme standardiste au service des dépannages, rue de Clichy. Le travail était sympa, au dernier étage. Il n’y avait que des filles.

De temps en temps, les commerciaux nous rendaient visite pour blaguer, voire plus si affinités… Parfois, nous déjeunions tous ensemble au self du rez-de-chaussée. Un lundi matin, me hâtant pour aller pointer, je me cognai contre Jean, un des ingénieurs de la boîte. La quarantaine sympathique, il rêvait d’être beau et s’était fait rectifier le nez en attendant d’improbables implants capillaires. Moi j’exhibais un des ces pulls péruviens, en jacquard mal tricoté où combattaient des rennes et des lamas et portais sur la tête un chapeau ultra coloré de même facture. Jean, costumé-cravaté de noir, me fixa, mi séduit mi amusé par cette fille un peu ridi-cool… Il me lança la phrase magique : « Mademoiselle, voudriez-vous faire du théâtre ? ». Comme si j’avais attendu cette question toute ma vie, je m’entendis lui répondre « Oui bien sûr ! ». Alors que l’ascenseur refermait déjà ses portes, il me cria le jour, l’heure et le lieu qui annonçait la naissance de ma future carrière. « Jeudi 18 heures, 19 rue des Saules ! ». Durant les trois jours à attendre, nous nous retrouvâmes tous les midis. Il m’apprit qu’il dirigeait la troupe de théâtre de la boîte et chaque printemps, deux représentations étaient données dans un grand théâtre parisien… L’Édouard VII !

La pièce en cours de répétition se nommait « Savez-vous planter les choux » et il leur manquait la jeune première, fille d’un chef de gare dont la femme attendait des quintuplés.

Il faut bien débuter.

Au jour J, j’arrivai trois plombes en avance. C’était un endroit incroyable, niché au sous-sol d’un immeuble bourgeois. Un théâtre miniature, une maison de poupée. J’attendis. Une grande tige brune arriva, belle, qui me toisa, puis une petite pomme rousse en mini-jupe qui claqua deux bises à sa copine et enfin une troisième, un peu pincée, dont la longue chevelure blonde me rappela un conte de Grimm. Mais toujours pas de Jean. Me sentant inquiète, Raiponce brisa la glace :

— Comment êtes-vous arrivée là ? Vous travaillez chez IBM ?
— Oui, un type m’a draguée à la cantine, répondis-je au trois à la fois.
— Un monsieur un peu chauve avec un nez refait ? fit la seconde.
— C’est ça.
— C’est mon mari, plaqua la troisième, glaciale.

Silence, on ne tourne plus. J’eus la sensation soudaine de perdre les eaux. Ma carrière s’étouffait dans l’œuf, avortée avant l’heure… Deux heures (moins le quart) avant la loi Veil !

PRIX

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Perle Vallens · il y a
Argh, instant de solitude... J'aime bien aussi "ridi-cool"...
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Maryse Battistuzzi · il y a
Merci Lullaby, vous qui portez un nom de film de Lubitsh :)
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Michel Castre · il y a
C'est très bien rendu cette ambiance des jobs étudiants dans les années pré-mitterandiennes...
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Maryse Battistuzzi · il y a
Ah oui :) c'est du vécu ! Bonne journée et merci.
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Subtropiko · il y a
Eh bien... on en plante, de drôles de choux, chez IBM ! Très drôle, en effet. Mon vote, à retardement. Pour votre question à propos du sexe des anges (!), je vous réponds par la messagerie.
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Louise Calvi · il y a
Ridi-cool ! Quelle belle trouvaille ! Une belle leçon pour ne pas parler trop vite.
Si c'est votre histoire, j'espère que la vie vous offert une autre chance au théâtre, même amateur.

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Maryse Battistuzzi · il y a
Dans la réalité j'ai continué ! À très bientôt Louise et merci !
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Louise Calvi · il y a
Alors tout est parfait.
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Fred Panassac · il y a
Toute une époque, les pulls péruviens, le ridi-cool, les grandes tiges brunes. Si c'est du vécu c'est drôlement bien raconté avec un brin d'auto-dérision, j'adore la chute et ces expressions plus vraies que nature ! Un bon souvenir de ces soirées Livres en tête, même si je découvre votre texte trop tard mais jamais trop pour l'apprécier. J'étais avec vous à Paris si vous vous souvenez de moi. Mon vote, bien sûr !
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Maryse Battistuzzi · il y a
Merci Fred ! Oui bien sûr je me souviens de vous. Vous étiez à côté de moi et puis pfuit ! vous avez disparu à la deuxième mi-temps :) Très bon souvenir de cette soirée; À très vite !
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Dolotarasse · il y a
Plein d'humour... mon vote !
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Maryse Battistuzzi · il y a
Merci :)
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Christian Pluche · il y a
Je découvre un peu tard et je vote parce que ce texte me réconcilie avec l'informatique ! Et en plus j'ai aimé la légèreté du style et la dérision sous-jacente ! Je m'abonne !
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Maryse Battistuzzi · il y a
Merci Christian à très vite !
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Cécile Pellault · il y a
Cela n a rien avoir avec du Noir et Blanc. C est très coloré :) Cela aurait mérité sa place avec l effeuilleuse ;) Au plaisir Maryse !!
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Maryse Battistuzzi · il y a
Tu m'étonnes. Carrément !!! Que dirais-tu d'un ptit café un jour au Thé Art Café à Lagny ?
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Cécile Pellault · il y a
Avec plaisir ! On passe en MP pour planifier ;)
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Utilisateur désactivé · il y a
:) J'aime votre humour, c'est bien troussé et pas du tout ridi-cool! +1
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Maryse Battistuzzi · il y a
Merci beaucoup Cécile :) à bientôt de vous lire...
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Zenso · il y a
J'adore vous lire !!!! Remarquable et bien amené je vois avec plaisir que d'autres talents vous ont plus souries.

Belle soirée.

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