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Je voulais passer un samedi tranquille

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Myriam Arbo

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- Jean ! Dépêche-toi ! Nous allons rater la kermesse de Léa.

- Je n'ai pas envie d'y aller, ma chérie. Il y a une super finale de pétanque sur Équipe21. Ta nièce ne m'en voudra pas.

- Bon tant pis, comme tu veux.

J'entends la porte claquer, les pas de Brigitte s'éloigner. Comment fait-elle pour marcher avec des échasses pareilles ? Non, je n'ai absolument pas envie d'aller à cette kermesse. Il y a trop de bruits, trop de parents, trop d'enfants.

Je descends les poubelles. Des dizaines de canettes de bières s'entrechoquent à l'intérieur.

- Quel alcoolo ce Franck !

Franck c'est mon pote d'enfance. Un célibataire endurci, qui se met australopithèque à chaque match de foot, comme hier soir. Heureusement Brigitte était chez sa sœur.

Brigitte est esthéticienne. Hier soir, elle était de corvée de maquillage. La nièce, la mère, la sœur, la belle-sœur, la tante, la grand-mère.

Ma femme est très "famille". J'avoue que de mon côté, pas du tout.

Ce n'est pas la seule divergence au sein de notre couple. Je n'ai pas envie d'y penser aujourd'hui.

Après avoir déposé le sac poubelle dans le container, je relève le courrier. Facture d’EDF, carte postale des Antilles de mes parents. Je crois qu'ils sont les seuls humains à écrire encore des cartes postales. Et ! Zut  ! Je ne voulais pas de ce genre de lettre aujourd'hui.

J'observe l'enveloppe tandis que je monte sans me presser, la vingtaine de marches. Je la retourne dans tous les sens. La secoue.

- Punaise ! Fait chier !

Une voisine entrouvre sa porte d'entrée.

- Pardon, Madame Lafont.

- Qu'est-ce-qu'il vous prend à hurler de la sorte !

Je voulais passer un samedi tranquille.

J'ouvre le frigo.

- Et merde plus de bière !

Frank m'a dézingué mon pack de vingt-quatre canettes. J'hallucine !

Je m'assois sur le canapé. Je tiens toujours cette fameuse lettre.

Il est joli ce caducée. Si Brigitte avait été là, elle m'aurait déjà arraché la lettre des mains.

Il en va de l'avenir de notre couple.

Et je n'ai pas envie de connaitre le verdict.

Nous sommes mariés depuis plus de six ans. Ma femme aura 30 ans le mois prochain. Son désir d'enfant grandit au fil des mois. Que dis-je ! Des semaines ! L'année dernière, elle a subi toute une panoplie de tests. Elle n'est pas stérile.

- Le problème vient peut-être de toi, m-a-t-elle lancé un jour. Il faudrait que tu fasses des examens toi aussi.

J'ai rechigné, et utilisé mille et un stratagème pour y échapper.

Brigitte m'a mit au pied du mur.

- Je veux un enfant, je ne veux pas en adopter, je veux le sentir grandir en moi, je ne veux pas d’inséminations artificielles non plus. Fais le test. J'ai bientôt 30 ans et je ne suis même pas encore mère ! Dans ma famille, les femmes le sont vers 25 ans. Tu imagines l'inquiétude et la déception de mes parents !

- Tes parents ont déjà cinq petits-enfants !

- Écoute, tu fais le test. Je veux savoir quelle décision prendre.

- Comment ça quelle décision ?

- Si tu es stérile, nous devrons envisager le divorce.

- Quoi ! Tu plaisantes ?

- Pas du tout, ma décision est sans appel.

Nous avons discuté des centaines de fois depuis sur ce sujet délicat.

Impossible de lui faire entendre raison, elle était intransigeante.

J'ai passé le test en début de semaine. Je ne pensais pas avoir les résultats si tôt.

Je suis tenté de froisser l'enveloppe, de la transformer en confettis, de la brûler.

Mais au lieu de cela, je l'ouvre lentement. Ma main tremble.

J'aime ma femme, je n'ai pas envie de la perdre.

Je déplie la lettre. Je ferme les yeux.

Mon cœur s'emballe.

On sonne à la porte, je sursaute. Je pose la lettre sur la table basse.

Pizza aboie. Pizza c'est notre labrador. Il dormait sagement sur le balcon et cette satanée sonnerie l'a réveillé.

Je vais ouvrir.

- Non, merci je n'ai pas envie de vous acheter des tickets de tombolas aujourd'hui.

Je referme la porte.

Je regarde le tapis du salon envahi de morceaux de papier. Je regarde le labrador. Il mâche avec appétit. Je vois le dessin du caducée disparaître dans sa gueule.
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