Je te prête mes seins si tu veux!

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Chaque mot porte sa propre énergie  [+]

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Julie

C’était parti pour n’être qu’un coup d’un soir. Je l’avais repéré dès mon arrivée à cette soirée privée, derrière le bar, secouant un shaker d’un mouvement précis et délicat. Il dégageait du charisme, de la noblesse, et en même temps beaucoup d’humilité. Je scrutais ses biceps luisants et saillants, sa barbe impeccablement tenue sur une mâchoire bien carrée. Je voyais déjà ses grandes mains habiles explorer les courbes de mon corps, pendant que ses dents détachaient sensuellement les fines bretelles de ma robe de créateur, puis mes jarretelles... Oups! Il m’avait repérée aussi. L’insistance avec laquelle nous nous reluquions ensuite et la concupiscence manifeste de notre gestuelle au milieu de cette foule frôlaient l’indécence. Sans échanger le moindre mot, nos corps avaient trouvé le moyen de s’isoler, pour se conjuguer à tous les temps et dans tous les modes. La collision vibrante de nos chairs en exultation était certainement un spectacle des plus inhabituels pour une buanderie. Quoique...

Il n’eut fallu qu’un mois pour que Simon et moi emménagions ensemble. Le trimestre suivant, nous étions mariés. Et aussi curieux que cela puisse paraître, c’est moi qui lui avait fait ma demande! À peine étonnant pour une femme aussi entreprenante et intrépide que moi: je dirigeais ma propre boîte à seulement 32 ans. Lui en avait 28. Et nous filions le parfait amour. D’ailleurs, nous faisions l’amour tous les jours, sans exception. Nous connaissions instinctivement le chemin qui mène au plaisir de l’autre.

Un soir, alors que j’étais assise sur le bidet, et lui en train de se laver les dents, il s’adressa à mon reflet dans le miroir:
- Julie, ma chérie, je ne voudrais pas t’inquiéter mais depuis un moment, j’ai l’impression qu’une des «jumelles» se comporte bizarrement. (C’est ainsi qu’il appelait mes seins: il les vénérait!)
- Comment ça ?
- Eh ben, c’est Venus (le gauche). La semaine dernière, j’ai senti comme une petite boule dedans.
Je restai silencieuse. Il poursuivit:
- C’est sûrement rien, mais on devrait peut-être aller voir le médecin pour se rassurer, tu crois pas?
J’avais juste acquiescé de la tête. Je n’osais même pas vérifier ce qu’il venait de me révéler sur mon propre corps. Je n’osais même pas envisager qu’il puisse être possible que je subisse le même sort que ma grand-tante Mélanie. Je n’osais pas... Pas moi! Quoiqu’il ait cru sentir, ça partira seul. Voilà!
Mais mon cher Simon, lui qui avait un accès quotidien et illimité à tous les recoins de mon corps, ne tarda pas à me transmettre ses inquiétudes grandissantes. Je dus me résoudre à aller consulter et à subir une série d’examens, le médecin nous ayant rassuré de ce que ce pourrait n’être qu’un adénofribrome.

Mais c’était bien une tumeur maligne. Le cancer avait apparemment été détecté suffisamment tôt pour éviter la chirurgie. Je commençai un programme de trois mois de chimiothérapie. Puis, trois mois supplémentaires, à l’issue desquels le résultat était encore plus affligeant. La nécessité d’une mastectomie bilatérale fut alors avancée.
Il m’enlevèrent mes seins, en totalité.
«Mon amour, je n’ai pas épousé tes seins, je t’ai épousé toi. Et ce jour-là, on s’est dit dans la santé comme dans le maladie. Tu verras, on surmontera ça ensemble», me rassura Simon.

J’étais plate, pâle, maigre, chauve, laide, et dépendante. Je souffrais tant et si profondément que je ne demandais qu’à mourir. Et la mort rodait là, belle et douce, arborant sa plus belle toilette, attendant que je me décide enfin à la suivre.
Mais Simon prenait soin de moi, me réconfortait. Et parce que son seul sourire suffisait à rallumer la flamme vacillante de la vie en moi, j’envoyais balader le faucheur.
J’aurais peut-être dû répondre à ses avances. Car du coup, il jeta son dévolu sur Simon: Il fut écrasé par un motard, alors qu’il revenait de l’hôpital avec les résultats des mes derniers examens de contrôle. J’étais en rémission!
Dire que j’étais anéanti serait tellement euphémique.
Ma vie était finie. Je me suis alors retirée du monde.

Six longues années s’étaient écoulées depuis le départ de Simon. Six années à culpabiliser, enfermée toute la journée à la maison. Et une nuit, il me vint en songe. Ça arrivait très souvent, mais cette fois c’était tout particulier. Il m’étreignait juste, en silence. Et je me sentais si bien, remplie d’un sentiment de plénitude. Puis, vint le moment de se séparer. Il s’évapora alors lentement dans un murmure qui me disait: «Tu es belle, tu as le droit de vivre».
Le jour d’après, je m’en allais marcher au bord de l’eau, miraculeusement prête à renouer avec la vie...


Christian

J’ai toujours été bien en chair. Ce qui bien sûr m’a valu pas mal de railleries. Mais le véritable cauchemar commença à l’adolescence. On nous disait que c’était dû à mon embonpoint, et que ça changerait en grandissant. Traitements hormonaux, massages aux pierres chaudes, décoctions magiques... rien ne parvenait pourtant à neutraliser les obus qui me poussaient sur le torse. Je dus me résoudre à porter en permanence une espèce de gaine qui donnait à peu près l’illusion que j’avais une poitrine normale.
Normal! Maman me le répétait souvent: «Tu es parfaitement normal Chris, c’est Dieu qui t’as ainsi fait». Pourtant, la vingtaine déjà bien avancée, je n’avais jamais connu de femme. J’étais introverti et solitaire. Je ne sortais presque pas et ne me mettais jamais torse nu en public.
Ma mère, mon rock, fut emportée par un cancer du sein métastatique diagnostiqué à un stade très avancé. Et dans la foulée, je détectai en moi-même une masse mammaire inhabituelle.
Comme si ce n’était pas suffisamment accablant que je sois sujet à une gynécomastie bilatérale, il fallait qu’en plus je développe un cancer du sein...

Ça ressemblait à une très mauvaise blague. J’étais vraiment assis là, dans cette salle d’attente, seul homme au milieu de toutes ces femmes. J’ai pas pu tenir plus de deux minutes.
Je suis sorti de là à grands pas, puis j’ai couru jusqu’à m’époumoner. Gros comme j’étais, ça n’a pas mis long. Arrêt net au milieu du pont au-dessus du fleuve. Je fermai les yeux: «si je saute, tout ça prendra fin».
Jusque-là, j’avais tout surmonté grâce à ma mère. Et je n’avais qu’une envie, la retrouver.
Mais elle aurait voulu que je me batte, comme elle s’est battue pour moi. Je me devais de faire honneur à sa mémoire.
Alors qu’un centimètre me séparait de la chute fatale, je vis sur la surface ondulante de l’eau, le sourire radieux de maman. Cela suffit pour que je retourne directement au centre de traitement, résolu à me débarrasser de ce maudit cancer.

Après six interminables mois de chimiothérapie, mon oncologue m’annonça que j’étais en rémission complète. Et qu’une ablation des seins - je l’avais littéralement appelée de mes vœux - ne serait pas nécessaire, sauf pour besoin esthétique. Ayant observé chez certaines patientes la violence physique et psychologique qu’engendrait la mastectomie, je me retrouvais à bénir le ciel de m’avoir épargné d’en arriver là. Quelle ironie!
Le jour d’après, j’allai marcher au bord de l’eau... torse nu!


La collision

Au loin, elle aperçut un homme, ou ce qui lui semblait en être un. Ils se regardèrent, puis marchèrent l’un en direction de l’autre, lentement, d’un pas peu assuré, et finirent par se trouver face à face. Lui était torse nu, et devait bien faire un joli bonnet B qu’elle scrutait avec grand intérêt; et il fut poli d’en faire de même en examinant avec bienveillance l’étrange vide sous son léger pull blanc. Après trois minutes à se regarder ainsi, il lui lança:
- Je te prête mes seins si tu veux!
- Je veux bien, répondit-elle.
Un bout de silence. Puis les voilà pris dans un magnifique fou rire. Ils rayonnaient!
Dès qu’ils parvinrent à se contrôler un peu, d’une traite et la voix fébrile, elle lui dit:
- Julie, 38 ans, veuve, et en rémission depuis six ans.
Il enveloppa doucement et chaleureusement ses mains dans les siennes.
- Enchanté Julie! Je suis Christian, 35 ans, célibataire, puceau... et en rémission depuis hier.
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Arsene Eloga · il y a
Beau texte bro
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Brandon Ngniaouo · il y a
Un beau récit assez captivant. Une belle approche. Les 5 voix.
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Merci beaucoup Brandon :)
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Fabienne Maillebuau · il y a
Plein d'humour, mes cinq voix, Riccardo, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-dapres-25, merci à vous.
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Merci beaucoup Fabienne 🙂
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour l'originalité avec laquelle on a abordé le sujet ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Riccardo Tchounkeu · il y a
Merci du soutien 🙏
Et j'ai pris grand plaisir à découvrir le récit sur Katrine😊

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Françoise Desvigne · il y a
J'adore ! Très original :-)
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Merci beaucoup Françoise ❤️🙏🙏❤️
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Chantal Sourire · il y a
Un texte original dans sa forme, une idée qui me plaît, cet emboitement des corps et des âmes, je vote !
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Merci beaucoup Chantal :)
Heureux que cette proposition vous plaise. 😊

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Tnomreg Germont · il y a
Des chemins se séparent et d'autres se croisent...
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Et certains croisements sont vraiment providentiels.😉
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Paul Jomon · il y a
Idée originale que de faire deux histoires parallèles qui fusionnent, permettant d'évoquer deux aspects du même cancer. La fin est libératrice.
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Excellente lecture de votre part Paul.
Je vous remercie :)

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Olive Precious · il y a
ça aurait pu s'intituler "Destins croisés"🤗🤗🤗
Beau moment de lecture. Merci, très belle plume Riccardo👍

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Riccardo Tchounkeu · il y a
Oui, possiblement 😉😉😉
Merci à toi Olive 😊

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Syl Demarkis · il y a
Un aspect du sujet pas souvent abordé... Oui, les hommes aussi sont touchés par le cancer du sein!
Beau récit

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Riccardo Tchounkeu · il y a
Voilà, tout à fait! Merci Syl :)