4
min

Je t'aime

Image de Cyrano

Cyrano

57 lectures

45

Victor et sa famille vivaient dans un quartier calme. Depuis toujours il était amoureux d’Anna, la fille des voisins. Tous les soirs, avant de se coucher, ils se postaient chacun devant la fenêtre de leur chambre et passaient de longs moments à se regarder.
Le soir des dix ans d’Anna, ses parents organisèrent un anniversaire qui rassembla tous les enfants du quartier. Victor, timide, lui offrit une lettre dans une enveloppe blanche sur laquelle il avait dessiné de nombreux cœurs. « Je la lirai ce soir avant de me coucher », lui déclara-t-elle avant de rejoindre sa mère qui l’appelait.

De retour chez lui, il attendait impatiemment qu’elle le fasse signe. Le temps calme de ce soir-là se mit étrangement à changer. Une légère brume se leva et se répandit dans le quartier. Victor, à sa fenêtre, observait ce phénomène sans vraiment y prêter attention. Comme mue par une forme surnaturelle, cette brume commença à s’agglutiner autour d’une seule maison, celle d’Anna. Au bout d’un moment, Victor ne distinguait plus d’elle qu’une vague silhouette. Pris de panique, il courut pour alerter ses parents mais ces derniers, ne virent rien et l’ordonnèrent de retourner se coucher.
De sa chambre, il vit que le phénomène s’amplifiait. La brume opaque tournoyait autour de la maison. Puis, soudain, elle s’évapora sans un bruit.
La maison était maintenant dans le noir total. On ne distinguait plus rien, même pas les ombres des parents d’Anna qui se mouvaient tous les soirs sur les rideaux, telles des ombres chinoises.
Il ne comprenait pas ce qu’il venait de se passer mais pris par la fatigue, il s’endormit en pensant à Anna.

Des cris d’effrois le sortirent de son sommeil. Il faisait encore nuit mais quelqu’un dans la rue criait le nom d’Anna. Il sortit en trombe de son lit et arriva dehors. Tout le monde était là et des voitures de police étaient garées dans la rue.
- Qu’est ce qui se passe maman ?
- Rien, rien du tout mon chéri, retourne te coucher.
L’air préoccupé de sa mère trahissait une vérité effroyable : Anna avait disparu pendant la nuit.

Durant les mois qui suivirent, tous se mobilisèrent pour la retrouver. Des récompenses furent même promises à toute personne ayant des informations. Toutes les pistes furent suivies mais Anna demeurait introuvable.

Sept ans plus tard...

Les parents d’Anna avaient déménagé, associant trop cette maison à la disparition de leur fille. De nouveaux voisins s’étaient installés, les Frantz, et leur fille, Marie était âgée de 10 ans.
Le souvenir d’Anna restait vif dans l’esprit de Victor. Il avait maintenant 17 ans mais elle demeurait son seul amour. La vie avait repris son cours, mais il restait convaincu que sa disparition était liée à cet étrange phénomène.
Toutes ses recherches ne le menèrent nulle part et personne ne le croyait.
Il garda l’habitude de regarder le soir à travers sa fenêtre et un soir le même phénomène se reproduisit chez les Frantz.
Il sortit à toute vitesse de chez lui et se retrouva devant cette épaisse couche de brume qui tournait autour de la maison. Il passa sa main à travers elle et un frisson lui traversa l’échine. Il fallait qu’il passe à travers, il avait peut-être là l’opportunité de savoir ce qui était arrivé à Anna. D’un bond, il la traversa et atterrit dans le jardin.

Tout autour de lui était noir et gris comme si toutes les couleurs avaient été aspirées. Une odeur de putréfaction flottait dans l’air. La maison ressemblait maintenant à une bâtisse abandonnée. Derrière lui, la brume continuait à tourner. D’un pas lent, il s’avança vers la porte d’entrée. Au moment où il saisit la poignée, une voix outre-tombe retentit : « Tu n’as rien à faire ici ! ».
Impassible malgré ces recommandations, il ouvrit la porte et tomba nez à nez avec les parents de Marie qui gisaient sur leur canapé. Elle n’était pas avec eux. Il s’empressa de les secouer mais ils restaient inanimés. Les murs et le sol était recouverts d’une fine couche de brume.
Il les laissa et s’avança dans la pièce quand, de nouveau, la voix se fit entendre : « Va-t’en, va-t’en !». Il avança en cherchant et en appelant Marie.
« Elle est à moi maintenant, sors d’ici ! ».
Il sentit soudain une présence derrière lui. Il se retourna et n’en crut pas ses yeux: c’était Anna. A peine reconnaissable mais c’était bien elle. Elle portait une longue robe blanche et ses longs cheveux bruns et raides tombaient sur ses épaules. Son visage était pâle et de gros cernes noirs entouraient ses yeux.
- Tu l’as entendu ? Tu n’as rien à faire ici. Elle est maintenant à lui.
- Anna c’est toi ?
- Je ne réponds plus à ce nom, va-t’en !
- Anna, c’est moi, Victor.
A ce nom, son visage s’illumina et elle vacilla. De justesse, il la rattrapa avant qu’elle ne s’écroule.
- Victor ? demanda-t-elle les yeux en larmes.
- Oui.
- Va-t’en tant que tu le peux encore.
- Je ne pars pas sans toi ! C’est quoi cette chose ?

Anna lui expliqua que la brume était un esprit malin qui se nourrissait de l’essence de vie de ses captives, principalement des jeunes filles. Tous les sept ans, après s’être nourri de sa prisonnière, il la remplaçait par une nouvelle et la précédente devenait une partie intégrante de lui.
A peine avait-elle fini son récit qu’ils virent un tourbillon se dessiner sur un mur.
- Va-t’en je te dis ! s’écria-t-elle
- Non, pas sans toi !
- Pitié, vas-y, je lui appartiens maintenant ! Tu ne peux plus rien pour moi.

Du tourbillon, une forme humaine, brumeuse, noire et sans visage commença à sortir.

- Est-ce que tu sais où est Marie ?
- Oui, sous son lit, mais il est partout, on ne peut pas lui échapper.
Il la leva et ils coururent vers l’escalier pour aller à l’étage. Des bras sortaient des murs et du sol pour les attraper. Ils les esquivèrent et continuaient leur avancée vers la chambre.
Un cri de rage se répandit dans toute la maison : « Elle est à moi, elles sont toutes à moi !» Ils y arrivèrent et elle était bien sous le lit.
- Viens Marie !
- Victor ?
- Oui, c’est moi ! Dépêche-toi, on n’a pas beaucoup de temps !

Cette chambre qui était aussi l’ancienne chambre d’Anna, était la seule pièce où les murs et le sol n’étaient pas recouverts de cette brume.
Pendant que Victor réfléchissait à une façon de s’enfuir, Anna de tout son poids, gardait la porte fermée. De la brume insidieuse commença à passer en dessous.

« Il faut l’empêcher d’entrer ! » s’écria Anna.

Ils tentèrent tous les trois de boucher toutes les entrées possibles mais cela n’avait aucun effet. A l’exception de la fenêtre, celle par laquelle Anna regardait Victor quand ils étaient petits, tous les murs et le sol furent bientôt entièrement recouverts.
« Je t’avais prévenu, vous ne pourrez plus m’échapper ! »

Victor ouvrit la fenêtre et aperçut sa chambre. C’était le passage entre les deux mondes.
Il porta Marie, saisit le poignet d’Anna et l’entraina avec lui.
Des bras se mirent à sortir de la brume pour les saisir. Ils slalomèrent entre eux pour atteindre la fenêtre. Quelque chose tambourinait la porte.

« Nous n’avons pas beaucoup de temps avant qu’il entre, il va falloir sauter ! »

Marie sauta la première puis ce fut au tour d’Anna et elles atterrirent de l’autre côté du brouillard. Au moment où Victor s’élança, des bras le saisirent par la taille et le ramenèrent à l’intérieur. La fenêtre se referma dans un fracas assourdissant.

Dans la rue, Anna et Marie assistèrent impuissantes à la scène. La brume continuait de tourbillonner et soudain, elle disparut sans un bruit laissant la maison des Frantz dans le noir total. Anna et Marie coururent à l’intérieur, les parents de cette dernière dormaient paisiblement sur leur canapé.

Anna couru dans la chambre mais elle était vide. Immobile au milieu de la pièce, elle vit une enveloppe qui tomba lentement du plafond et atterrit sur ses pieds. C’était une enveloppe blanche avec de nombreux de cœurs dessinés dessus.

Elle l’ouvrit et sur la lettre était écrit : je t’aime.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
45

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Christopher Olivier
Christopher Olivier · il y a
Sublime, belle histoire d'amour et d'esprit.
Ta nouvelle mériterait d'être en finale

·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte, Cyrano !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Cyrano
Cyrano · il y a
Merci encore pour ce commentaire.
Je vais aller faire un tour du côté du Festival Off.
A très bientôt.

·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Triste histoire...
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une jolie histoie bien écrite ! Mes votes ! Une invitation à lire “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ses-levres-rougissent

·
Image de Marie Hélène Peneau
Marie Hélène Peneau · il y a
Superbe histoire, toutes mes voix. Viendrez-vous lire « Le siècle de Léone » ? À bientôt Cyrano
·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
Bravo, je vote car j'aime !
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·