Je suis un Monstre

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21 ans, étudiante en philosophie et résidant à Paris ! "Un bouquet de prières et de sourires en fleur" est lauréat du Jury pour la matinale des Lycéens 2019 !  [+]

Voilà. Je suis un Monstre. Mes parents me l’ont dit ce matin.

Je sentais bien qu’il y avait un truc qui clochait chez moi, un peu étrange, un peu tordu. Je ne comprenais pas pourquoi, à l’école, tout semblait toujours si ennuyeux ni pourquoi je n’aimais pas jouer avec les autres enfants.

Je plisse les yeux devant mon miroir. Mes traits humains se brouillent et mon visage de Monstre apparaît.

Souvent, on dit qu’un Monstre est laid. Mais moi je me trouve belle, jusque dans ma figure de Monstre. Oui, belle, parce que je suis une fille, mais que Monstre, c'est masculin. Vous voyez, je suis tellement bizarre, tellement différente, que même ce mot ne veut pas s’accorder avec moi. Je me trouve belle, et pourtant ça me fait mal.

— Oh, Anna, ma chérie... Tu te regardes encore dans le miroir ?

Ma mère n’est pas un monstre, mon père non plus, d’ailleurs. Est-ce que c’est pour ça qu’elle paraît surprise de me voir me dévisager ainsi depuis ce matin ? Je la verrais bien, le visage couvert de petites écailles violettes, tiens !

— Il ne faut pas te sentir mal à l’aise, ma puce. Tu es différente des autres, mais ça ne change rien à la merveilleuse personne que tu es.

— Sauf que je suis un Monstre. Personne ne peut comprendre.

Maman soupire. Je vois bien qu’elle a un regard un peu triste, pas à cause de ce que je suis mais parce que cela me fait souffrir. Finalement, elle ne répond rien et décide plutôt de m’entraîner dehors.

Je râle un peu, rabat en boudant une capuche sur ma tête même si elle m’affirme que ce n’est pas nécessaire, puisque je suis la seule à être capable de voir mes traits de Monstre.

Dans la rue il fait beau, pas assez pour chasser la sensation de brouillard qui envahit ma tête depuis ce matin. Nous faisons quelques mètres l’une à côté de l’autre et elle me dit :

— Tu sais, avec ton père, on a tout fait pour que tu aies l’enfance la plus normale possible. Il ne faut pas voir ça comme quelque chose de négatif. Tu possèdes des qualités extraordinaires !

— Je suis nulle à l’école, je ne sais pas me faire des amis, les gens me fuient sans me connaître, je suis tout le temps en colère... On repassera pour les qualités !

— Tu t’ennuies à l’école parce que tu réfléchis plus vite. Tu impressionnes les gens parce que ta nature de Monstre transparaît et que tu es plus forte qu’eux. Et si ce que tu es s’appelle Monstre, c’est juste faute d’un terme plus adéquat. Ça ne veut pas dire que tu es effrayante.

Je ne réponds rien pour me perdre dans ma tête. J’aime bien marcher dans mes pensées en même temps que dehors. Le temps passe plus vite, je ne m’ennuie pas. Au fond peut-être que Maman a raison. Peut-être que ce n’est pas plus mal de réfléchir plus vite. Et puis, je ne peux pas dire que je n’aime pas mon visage de Monstre, au contraire.

Lorsque je sors du labyrinthe de mes neurones, nous sommes arrivées au parc. Il y a toujours cette jeune femme avec son bébé assise sur le banc, qui me dit bonjour quand je passe.

Mais cette fois, je ne fais pas que passer. Ma mère s’arrête devant elle, et elle lève la tête. Je tombe avec stupeur dans deux yeux orange entourés de centaines de minuscules plumes jaunes.

Un Monstre.

Je me tourne vers ma mère. Est-ce qu’elle voit, elle aussi ? Mais non, elle ne peut pas apercevoir les traits des Monstres. Mais moi je dois sans doute pouvoir reconnaître ceux qui me ressemblent.

— Nous t’avons entourée de gens comme toi, avec ton père, pour te protéger, explique Maman en souriant. Ou plutôt, ceux sont eux qui sont venus à nous ! Les Monstres se soutiennent entre eux.

La femme sourit elle aussi.

— Bonjour, Anna.

Sa voix est douce. Elle me fait signe de m’asseoir à côté d’elle et j’obéis, poussée par une force invisible. Du coin de l’œil, je vois Maman qui s’éloigne de quelques mètres. Je n'y prête pas vraiment attention. Je suis absorbée par le visage de la femme-Monstre.

— Je sais que ce n’est pas facile. Mais tu n’es pas seule, regardes.

Du menton, elle désigne le guitariste qui joue parfois à l’angle de la rue. Souvent, il me sourit. Je remarque pour la première fois que deux nageoires d’un magnifique bleu translucide lui sortent de derrière les oreilles. Il me voit qui le regarde et me fait un signe de la main joyeux. Je sens la brume dans mon cerveau qui se dissipe. L’inquiétude qui pesait sur ma poitrine part elle aussi un peu.

— Qu’est-ce que ça change d’être Monstre ? je demande.

La femme-Monstre a un sourire bienveillant.

— Peu et beaucoup de choses à la fois.





***



« Peu et beaucoup de choses à la fois ».

Ce matin, je retourne à l’école avec cette phrase qui tourne en boucle dans ma tête. En arrière-plan, il y a aussi tout ce que m’a dit la femme, mais cela, je le garde pour moi.

J’ai toujours du mal à me concentrer mais mon ennui à une autre couleur. J’essaie de m’investir, sans m’angoisser pourtant lorsque je finis par décrocher en plein dans un exercice de maths.

La récré arrive, je ne dis mon secret à personne. Soudain, j’entends un cri. Théo est plaqué contre un mur, avec cet abruti d’Enzo et sa bande qui lui font face.

« Peu et beaucoup de choses à la fois. »

J’avance vers eux.

— Eh ! m’interpelle Enzo alors que je me place entre lui et Théo. Tu vois pas que tu gênes ?

Je le fixe au fond des yeux. Il ne voit pas mon visage de Monstre. Mais je sais qu’il le sent, cela l’effraie, et il recule d’un pas. Il a un faux rire et crache à Théo, pour masquer son trouble :

— T’as pas honte de devoir te faire défendre par une fille ?

Théo ne réplique rien. Moi non plus, parce que je ne suis pas sûre que ce soit bien utile de parler avec quelqu’un comme Enzo, même s’il le faudrait sûrement.

À la place j’avance encore d’un pas. Il recule à nouveau, imité par ses amis.

Je sens mon aura de Monstre autour de moi qui s’étend jusqu’à venir frôler Enzo qui bredouille une phrase incompréhensible.

L’air crépite. Enzo pousse un cri et tourne les talons, suivi de ses acolytes.

— Waouh, c’était génial !

Je me tourne vers Théo avec un sourire.

« Peu et beaucoup de choses à la fois ».

Peu : maintenant que mes traits de Monstre sont apparus, je risque d’avoir plus de mal encore à être attentive en classe.

Beaucoup : je suis certaine que Théo ne sera plus embêté par Enzo, et la gratitude dans ses yeux vaudrait presque toutes les mauvaises notes du monde.

Et voilà. Je suis un Monstre. Mes parents me l’ont dit hier matin. J’ai toujours senti qu’il y avait un truc qui clochait chez moi, un peu étrange, un peu tordu. Et c’est très bien comme ça.
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Granydu57 Ww · il y a
Nous avons tous un petit monstre qui sommeille en nous :)
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Diego JORQUERA · il y a
ROMANE, dont parfois l’arche est brisée au berceau, ENDELL, artiste auguste, dont le dragon fut détruit, vous portez dans vos attributs d’auteure ce qui dans vos œuvres transparaît : la conviction que si on mon(s)tre ce qui est donné à voir, le mon(s)tré se définit par ce qu’il se donne lui-même à vivre.

Bravo et merci.

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Granydu57 Ww · il y a
Enigmatique commentaire. Mais les auteurs ont leur jardin secret.
Les lecteurs aussi. Avez vous fait quelques pas dans le jardin de Romane ? C'est votre secret.

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Les Histoires de RAC · il y a
Il y a beaucoup de monstres gentils !!!
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Viviane Levesque · il y a
D'abord j'ai pensé à une homosexuelle dans une famille intolérante. Puis à une jeune surdouée en proie aux tourments de cette condition. Puis à une reptilienne. Puis j'ai juste accepté qu'il n'y avait rien de plus que ce que vous décriviez effectivement et que c'était très bien comme ça. Chapeau !
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Romane Endell · il y a
Rien de plus, en effet :-) A part peut-être le droit à la différence, quelle qu'elle soit, et la conscience qu'elle peut être une force !
Vos interprétations sont belles, j'imagine qu'on peut, en effet, voir beaucoup de choses dans ce texte. Comme vous, j'ai pensé à la surdouance en l'écrivant, pour l'aspect empathique. Je destinais ce texte à l'appel à texte de short edition jeunesse, mais il n'a pas été retenu.
Merci pour votre lecture :-)

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