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Je suis pas malheureux

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Claire-Solène

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Je suis pas malheureux. Ils s’imaginent des choses, les gens. Que ma vie c’est l’enfer, que je suis un pauvre gars qui a pas eu le choix, ou qui a fait des mauvais choix... mais qu’est-ce qu’ils croient. S’il y a bien une chose que j’ai fini par comprendre, c’est qu’on ne parle jamais que de soi quand on parle des autres. L’enfer, ma vie ? C’est celui qui l’a dit qui l’est. Vous non plus, vous n’avez pas eu le choix. Mais moi je suis plus libre que vous, parce que je sais. Que le seul pouvoir qu’on aie, c’est de comprendre ce qui nous arrive. C’est Baruch qui m’a expliqué tout ça. Il n’y a que des causes et des effets, et pas d’effet sans cause, jamais. Impossible. Tu prends une décision ? Pas parce que tu as du libre-arbitre, ça non ! C’est parce qu’une infinité de causes extérieures t’a mené à cette décision. Et tu as l’impression de le faire librement parce que tu ignores ce qui t’as déterminé à le faire. Réfléchis un peu, tu verras que j’ai raison. Mais c’est pas triste du tout, ce que je dis ! Les gens ont l’impression qu’on les insulte quand on leur explique qu’ils n’ont pas de libre-arbitre. Ils trouvent ça humiliant. Être libre c’est comprendre les choses. Parce que quand on comprend, on devient soi-même une cause parmi l’infinité de causes qui nous déterminent. On devient actif. Quand on fait partie de ce qui nous détermine, on est forcément plus libre. Et comme comprendre, ça donne de la joie, plus on comprend, plus on est libre et plus on est heureux, et ainsi de suite. Heureux les simples d’esprit... ça marche jamais très longtemps, ce truc-là. Quand ton bonheur dépend de ta bêtise, tu es à la merci des éléments. Au moindre crash, tu deviens malheureux comme les pierres. Mais le bonheur de l’intelligence, lui, est indestructible. Je parle souvent dans le vide, j’explique pas aussi bien que Baruch. C’est dommage, parce que c’est la plus belle leçon qu’on m’aie jamais faite. Je le dis toujours : quand on a connu Baruch, on peut pas rester malheureux.
J’aurais jamais imaginé qu’un truc pareil puisse m’arriver. Ça m’émeut toujours autant d’y repenser. C’était le printemps, il faisait très doux, grand soleil, des oiseaux qui gazouillaient dans tous les coins. Je faisais la manche sur le Pont de l’Université. À l’époque, je savais pas, je passais mes journées à m’auto-flageller l’esprit. Et qu’est-ce que tu fais là à avaler des microparticules dans cette ville de merde, à transformer la pitié des gens en monnaie ? Tu aurais pu être dehors à la campagne, à cueillir des fruits dans les vergers ; tu aurais pu sauter dans le premier train et te retrouver au bord de l’océan en ce moment même, si tu avais été un peu plus malin. J’avais toujours l’impression d’être dedans, et je voulais à tout prix sortir. C’est que mon dehors n’était pas le même que celui des autres, mon dehors à moi c’était le hors-la-ville. Mais j’avais toujours eu trop faim avant d’arriver à réunir de quoi me payer le billet. J’étais enfermé partout, et on ne me laissait entrer nulle part.
J’étais là, à ressasser, quand j’ai vu passer un type qui s’est arrêté quelques mètres plus loin, au milieu du pont. Il s’est penché un peu pour regarder l’eau, et ça m’a traversé d’un coup, comme ça, qu’il allait sauter. C’était pas moi qui allait l’en empêcher. Parce qu’à l’époque, si j’avais pas été aussi trouillard, je sais bien que j’aurais eu déjà fait la même chose. Mais il a pas sauté. Il s’est retourné vers moi et quand il m’a vu, il s’est approché. Il farfouillait dans son sac ; j’ai d’abord cru qu’il allait me donner de l’argent, mais en fait il a sorti un livre. Qu’est-ce qu’il me veut, avec son bouquin, celui-là ? Je me suis dit. Il me l’a mis dans les mains. L’Ethique de Spinoza. « Qu’est-ce que vous voulez que je foute avec ça ? » Je lui ai fait. « Ce que vous voudrez. De toute façon, vous en ferez un meilleur usage que moi. » Bien propre sur lui, le gars, bien fringué, pas un pli, rien qui dépasse. Mais quand il m’a dit ça j’ai vu dans ses yeux tout le capharnaüm de sa vie. J’ai pas eu le temps de réagir, il a tourné les talons, et là cette fois j’en étais sûr qu’il allait sauter, mais de toute façon j’aurais rien pu faire, le temps que je me lève, tout ankylosé que j’étais, il aurait eu le temps d’y aller une bonne dizaine de fois. J’étais en train d’ouvrir le livre là où il avait laissé son marque-page quand j’ai entendu le plouf. Il y avait quelques phrases surlignées : « C’est pourquoi personne, à moins d’être vaincu par des causes extérieures et contraires à sa nature, ne néglige de désirer ce qui lui est utile, autrement dit de conserver son être. Personne, dis-je, d’après la nécessité de sa nature, mais toujours contraint par des causes extérieures, ne se donne la mort, ce qui peut arriver de beaucoup de façons : sur l’ordre d’un tyran, on est contraint, comme Sénèque, de s’ouvrir les veines, c’est-à-dire qu’on désire éviter un mal plus grand par un moindre. »
Je ne saurai jamais quelle cause avait pu être assez forte pour le pousser à sauter alors même qu’il savait ne pas pouvoir vraiment le vouloir. Sûrement un truc bien horrible, pour qu’à côté la mort fasse figure de moindre mal. Tout ce que je sais c’est que ça m’a suffisamment frappé pour que je me mette à le lire, ce foutu bouquin. C’est comme ça que j’ai rencontré Baruch. C’était une pure coïncidence, un truc mathématique : j’étais là sur ma trajectoire immobile, le type était là sur la sienne, on s’est croisés à un instant T, et puis chacun a poursuivi sa propre trajectoire. Mais le choc du croisement a modifié la mienne. J’en ai bavé, sur chaque page ; j’ai lu, relu, tourné ça mille fois dans ma tête ; j’en ai vécu de ces éclairs de compréhension qui ressemblent à de la béatitude. À chaque fois que je pense à mon bonheur, aujourd’hui, j’ai quelque part dans mon esprit le souvenir de cette rencontre, et savoir que rien de tout ce qui s’est passé n’aurait pu se passer autrement contribue à la perpétuelle augmentation de ma joie d’être en vie.

PRIX

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Nathalie Perton Couriaut · il y a
Je viens de découvrir plusieurs nouvelles de vous et j'aime beaucoup! L'écriture et les personnages, parfois cyniques, la dimension philosophiqe et ce qui se joue d'existentiel dans vos histoires! Si vous souhaitez me lire: http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/de-corde-et-d-acier ou dans le genre conte philosophique: http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/oiseau-de-paradis
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Claire-Solène. La finale hiver se termine dans 24 heures. Irez-vous confirmer votre vote pour mon fauteuil ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise
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Prijgany · il y a
Excellent ; +1 je suis plutôt Schopenhauerien, stoïcien, et surtout (et avant tout) Pyrrhonien, mais bon... Spinoza se lit bien aussi, en buvant une tasse de café. J'aime évidemment.
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Marie · il y a
Ah, je cherchais votre avatar. Je passe tard mais pas trop tard car je m'efforce de lire tous les textes proposés. Merci pour votre invitation, j'ai découvert un texte fort intéressant et la doctrine spinoziste est en parfait accord avec le thème proposé. Un vote donc, à partager avec Baruch. Je suis aussi sur cette Matinale et vous invite cordialement. Je n'ai pas mis de lien, c'est plus difficile pour vous.
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Maviefascinante · il y a
+1 joli
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Claire-Solène · il y a
Merci !
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Justice immanente · il y a
Trouvée! :p (grâce à Laurent)
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Bertrand Pigeon · il y a
Un texte philosophique sur le pouvoir d'une rencontré
deux hasards se croisant
forment une
coïncidence^^+1

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Laurent Barnezet · il y a
Mon vote! Bravo!
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Zutalor! · il y a
Je connaissais quelqu'un qu'avait pas lu Spinoza, donc qui n'en parlait pas mais qui, quand elle vous invitait, vous installait devant de succulents repas. Et la joie d'être en vie vous rendait meilleur en sortant de chez elle, et plus encore à la pensée d'être réinvité... C'était tout près du pont de l'université... La chance ! :-)
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Psychat · il y a
Votre texte ouvre sur un très long débat intérieur. Merci de déclencher ce plongeon salutaire dans les remous du libre-arbitre… Et surtout bravo pour votre écriture fluide et vivante. Mon vote.
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Claire-Solène · il y a
Merci, et bon débat ! ;)
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