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Je suis Noire

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LaylaD

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Noire c’est mon prénom. Mon nom c’est Baccara.
Jusqu’à ce que je te rencontre j’étais une prisonnière, un numéro d’ordre dans la commande.
Il faisait trop chaud pour moi, quand tu m’as prise j’étais encore anesthésiée. C’est au moment où tu m’as soulevée pour me poser dans ses bras que j’ai recommencé à sentir la vie, comme un souffle de liberté qui m’a traversée. Mais j’étouffais encore dans ma gangue de pétrole modifié. Le lendemain, quand elle m’a attrapée elle a tout de suite senti quelque chose. Elle m’a longuement observée, puis elle a entendu. Assise sur le gravier, le sourire aux lèvres, elle a déchiqueté avec une joie furieuse tout ce qui m’enserrait, et j’ai recommencé à respirer.

Puis elle m’a ramenée sous le romarin pour déterrer la précédente qui gisait dans son filet de torture. C’est là qu’elle a vu le code barre. Celle d’avant portait le matricule DL 09893.
Elle me tenait encore contre elle quand elle l’a vu. Elle a tressailli. Puis elle a ri. Elle a dit à l’homme qui passait par là : « C’est le mien ce matricule, j’emporte la racine, d’accord ». Ce n’était pas une question. Puis elle m’a soulevé l’étiquette. Moi je n’ai pas de matricule. Je suis une évadée : j’ai tout effacé.

Elle a bien photographié le macaron orange, exempt de toute marque d’identification, suspendu à ma branche, et m’a sortie du baquet d’eau où je reprenais mes esprits. Délicatement elle m’a couchée au creux de la terre, bien droite. J’ai étiré mes racines et j’ai senti l’humus tout aéré et tiède qui m’accueillait. Cette nuit là j’ai bien dormi pendant que mes radicelles se déployaient.

Après elle est revenue chaque jour, juste avant la nuit, pour me désaltérer et caresser mes boutons.
Un soir elle s’est mise en colère. Quelqu’un m’avait vaporisée, comme toutes les autres, recouvrant les fleurs prêtes à éclore de souffre. Elle a pris de l’eau dans ses mains et les a nettoyées une à une. Le lendemain soir l’une d’entre elles s’était ouverte et comme l’odeur du souffre persistait elle a aspergé chacun de ses pétales. Sa peau frissonnait en les touchant. Sur la mienne le rouge a afflué et teinté le noir, en le ravivant.

Le dernier soir des gouttes de rosée s’étaient accrochées dans mes plis de velours. Elle y a mélangé sa salive. Je lui ai donné une bouffée de mon parfum citronné et poivré. Puis tu es revenu. Et j’ai ouvert tous mes boutons, les cinq, pour toi. Dès qu’elle est rentrée, juste après ton départ, j’ai senti son pas léger se rapprocher. Elle a trouvé aussitôt la drôle de pierre à mes pieds, et l’a gardée dans sa main jusqu’à ce qu’elle devienne chaude. Elle ne l’a pas reposée. Elle a juste embrassé mes pétales trempés qui ne sentaient plus rien.

Ce soir elle m’a donné deux cailloux et ses baisers se sont conjugués aux caresses du soleil. A eux deux ils ont libéré mon parfum. Je ne sais pas pourquoi on dit que ce jardin est celui des oliviers, il n’y en a pas. Moi je suis là, comme prévu. Je vous attends.

Je suis vierge de toute appartenance, je suis à la terre, et en elle j’aimerais croître et me multiplier, j’ai besoin de vous. De vous deux, pour me féconder de vos souffles mêlés. Je vous attends. Comme le soleil et la rosée.
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