Je suis née d'une blessure

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J'ai passé mon existence à vivre comme un artiste, mais sans jamais toucher à l'art. Je suis le personnage du "mauvais plaisant" de Louis Aragon  [+]

Image de Été 2018
On dit que je suis une sang mêlé et que je me mêle de tout, longtemps j'ai gardé le vague espoir de posséder du sang bleu l'illusion d'une normalité.
Je suis blanche et je suis noire comme les vents contraires qui embrasèrent le monde, je suis les âmes de Saint Pierre qui fuyaient les pierres fondues coulant sur leurs tristes existences et la fumée plus noire que nos peaux qui tuait maîtres et esclaves. Les flammes de Dante recrachèrent Cyparis qui devînt à jamais le clown humilié de la condition humaine.
Je suis une fille blanche et je veux ignorer la mort, je suis une fille noire je connais tous les masques de la mort.
L'Humanité ne supporte pas la soumission car elle sait que le soumis est un fardeau pour le maître.
Suis-je née entre les deux extrémités du fouet, est-ce la lanière qui déchire les chairs ou le manche qui est le plus désespérément honteux ?
Sang bleu, sang bleu ou est-ce le sang putride et rance qui coulait dans vos veines qui pétrifiât nos consciences et nos plaies... Du plus loin de ma mémoire ancestrale, encore aujourd’hui, je redoute le chien dont les dents déchiraient le corps des miens qui fuyaient leurs chaînes, la nuit les chiens étaient les maîtres des rues, leurs courses nocturnes affamées leur donnaient un regard halluciné de crackers.
Je suis la goélette qui domine les vents, fuyant le lourd vol des pélicans dont la poche vide de leur bec évoque ces paroles qui ne contiennent plus le langage des hommes, reste le créole, la marque des hommes noirs que parle aussi les anciens blancs.
Dans la maison de retraite la femme noire donne au trop vieux blanc l'ironique « becquée », la vieillesse est l'injuste soumission de tous les hommes.
On dit qu'un soir un maître fit preuve de remords, sentant venir la mort il libéra ses esclaves, mais le fils héritier refusa l'ultime sagesse du père, sa tête vola sur un air de machette, car l'Humanité ne supporte pas la servitude.
Les anses paradisiaques de l'île plaisent tant aux touristes en bermudas ridicules, mais sur la plage de l'Anse Mathurin on déterre avec précaution les squelettes puissants des anciens esclaves, à l'embarcadère de l'Anse à l’Âne noyé dans les brumes, une femme sanglote pour son Ulysse à la peau sombre qui ne reviendra plus aux Trois Îlets.
Doudou-Pénélope regarde l'océan qui se reflète dans ses yeux mouillés. Les statues géantes d'esclaves disposées en triangle de l'Anse Caffard font fuir les touristes blancs tout comme les hommes aux peaux incertaines des métissages, ici personne ne peut supporter la mémoire et ses ombres délétères.

Manikous et mangoustes veillent encore sur le serpent fuyant et mortel, cachant dans ses crocs le venin de toutes les haines anciennes, reptile vaudou importé par le Diable.
Dans les rues de Fort de France coule en rythme le carnaval et ses danseurs lascifs qui font « aimer ses airs », on lit une espérance dans les regards des danseurs concentrés comme des voleurs qui défient les vents.
Je suis une noire esclave égyptienne, je suis la blanche Diane chasseresse posant sur mon sein naissant la corde de l'arc des Caraïbes dont les flèches acérées se perdent dans les flots à la recherche de la jeunesse enfuie.
Revenez jeunes frères ! ... revenez... ne laissez pas nos mornes aux sorciers, les filles nues de minuit sont notre mauvaise conscience la plus secrète, revenez allumer nos souvenirs et dansons le Bélé, le Zouk et le Rap... du ciel, Ti Raoul chante encore pour nous en créole pour permettre aux jeunes et à leurs nouvelles idoles de se recueillir autour de nos caveaux humides tout près de leur mère nourricière... mémoire... Préparez vos coqs de combat, chantez les rythmes de la liberté du Nouveau Monde pour toujours métissé.
Ainsi chantait Ti Madina, la conscience éveillée des Antilles.

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Roger Bayot · il y a
Merci Guy pour votre passage et vos encouragements
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Guy Bellinger · il y a
Votre texte, c'est l'âme des Antilles qui s'est emparée d'une plume. Magnifique.
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Dranem · il y a
Je viens de relire ce texte sur cette conscience des Antilles...délier la langue créole jusqu'aux rives de l'Océan Indien...
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Roger Bayot · il y a
merci j'irai lire votre oeuvre
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Bayot ! Je relis avec beaucoup de plaisir votre texte revendicatif !
Vous avez aimé "ma chienne Iana dans les dune", nul doute que vous aimerez mon "Spectacle nocturne" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous

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Roger Bayot · il y a
Merci Teddy, je passe vous lire
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Teddy Soton · il y a
Bel hommage, bravo pour cette nouvelle que je découvre ce soir.
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Utilisateur désactivé · il y a
Très joli style d'écriture.
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Roger Bayot · il y a
Merci Chantal pour ce compliment pas "métissé"
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Roger Bayot · il y a
Merci pour ce compliment Sandi .
Si cela vous intéresse, je vais publier 'le venin de l'étang noir", un compte fantastique

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Sandi Dard · il y a
Quel magnifique retour aux sources!

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