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Je peux tout t'expliquer

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Jo Theroude

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La soirée s’est vite écourtée. En même temps, je m’y attendais un peu. C’est chaque fois la même chose lorsqu'ils m’invitent. On s’échange quelques banalités et on parle de l’avenir. Enfin, du leur et de leurs projets communs d’acheter une maison, de changer la voiture qu’ils ont achetée l’année dernière, de partir en voyage à New York ou encore d’adopter un chien ou un enfant je ne sais plus trop. Puis, ils font semblant de s’intéresser à moi en me demandant si j’ai toujours le même hobby. Je leur réponds que oui, bien évidemment, étant donné que c’est mon métier. Enfin, celui que je voudrais faire : comédien. Mon frère me lance un regard désespéré. Il aurait aimé m’entendre dire que j’avais retrouvé le chemin de la raison et que j’avais enfin décroché un emploi décent. Pour lui, cela signifie un métier qui rapporte de l’argent. Au lieu de cela, je lui annonce fièrement que j’ai eu mon premier rôle ; dans une publicité qui vante les mérites d’un médicament contre la constipation. Sans vouloir faire un mauvais jeu de mots, vu la tête qu’il tire, ça le fait bien chier !

La conversation rebondit sur nos parents et le mauvais sang qu’ils se font à mon sujet. Il ne peut s’empêcher de me rappeler que, par ma faute, ils sont malheureux. Ils passent la plupart de leur temps en vacances et profitent pleinement de leur retraite. Mais lui, il me balance à la gueule qu’ils sont malheureux et de surcroît par ma faute. De là, vont s’en suivre ses sempiternelles remontrances sur mon hygiène de vie et mon manque d’ambition. Je prends sur moi et ne dis rien. De toute façon, je ne parle pas la bouche pleine et comme ça doit faire trois mois que je n’ai pas mangé de la vraie viande, je ne l’écoute déjà plus. Je manque de m’étouffer en prenant ma dernière bouchée, puis avale d’un trait mon verre de vin.
— C’est un château Margaux, Grégory ! s’offusque mon frère.
— Et alors ?
— Et alors, ça ne se boit pas comme ça.
— Ah ? Parce qu’il y a des façons de boire ? J’ai oublié de lever mon petit doigt. C’est ça ?
— Ce n’est pas ça et tu le sais bien. Le problème c’est que tu t’obstines à ne pas écouter les conseils qu’on te donne et tu ne fais rien comme tout le monde. T’en fais qu’à ta tête...
— Excuse-moi de ne pas être un animal de compagnie.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, mais regarde où tout ça te mène ! Nulle part, t’as trente ans, bordel !
— Et alors ? Tu vas en avoir quarante et je ne te le rappelle pas tous les jours.
— Ça n’a rien à voir. Tu vis en colocation avec des étudiants et tu n’as toujours pas d’emploi, pas de femme...
— Pas de femme ? Qui t’a dit que j’aimais les femmes ?
— Quoi ? s’étrangla-t-il.
— Je ne suis pas gay si c'est ce qui te dérange. Je plaisantais, c’était juste pour voir la tronche que t’allais faire. Mais si ça peut te rassurer, si je le deviens tu seras le premier au courant.
— Tu me fais chier Greg. Je ne voulais pas en arriver là, je ne voulais pas te vexer, mais tu ne me laisses pas le choix de te dire que les parents se demandent ce qu’ils ont raté avec toi.
— Tu veux que je te dise ce qu’ils ont raté avec moi ? C’est qu’avant de me mettre au monde ils ont conçu « Monsieur parfait » ! Voilà ce qu’ils ont raté et toi aussi tu me fais chier !

Je me lève et avant de m’en aller, je soigne ma sortie pour être certain qu’il ne m’invite plus et je pars avec son château bidule. J'en profite également pour tirer celui de la table voisine, au passage, avant de m’enfuir en courant.

Une heure plus tard, une bouteille de vin en moins, je m’engouffre dans le métro bien décidé à rentrer. C’est le week-end et l’appartement sera vide ou presque. Rien qu’à moi... et toi. Toi à qui je pense depuis que je suis sorti du restaurant. Toi à qui je pense chaque fois que j’ai le moral en baisse. Je bois quelques gorgées de vin, puis donne la bouteille à mon voisin de banc. Cet homme en a sûrement plus besoin que moi et il semble plus malheureux que mes parents. Pourtant, contrairement à eux, il m’adresse un sourire sincère.

Le vin a eu raison de moi et m’a complètement désinhibé, mais je garde à l’esprit que je vais te retrouver. Ce soir, je ne ferai pas demi-tour comme la dernière fois et je prendrai mon courage à deux mains. Je ne veux plus passer à côté de toi sans te regarder, sans te montrer à quel point je meurs d’envie de te dévorer.

Lorsque j’arrive enfin devant la porte de l’appartement, j’entre silencieusement. Seule la pénombre m’accueille et, comme je l’avais prédit, ils sont tous sortis et nous allons pouvoir nous retrouver en tête-à-tête. Je vais enfin te sentir entre mes doigts. Je me dirige directement au bout du couloir à droite, sans mettre la lumière, sans éveiller le moindre soupçon. L’excitation s’empare de moi rien qu’à l’idée de savoir qu'il n'y a que cette porte qui nous sépare. Je devrais m'interdire cette pensée, ne serait-ce que pour l’amitié qu’il y a entre Christophe et moi. Seulement, il avait qu’à ne pas te laisser seule ce soir.

Je pousse doucement le battant et me dirige vers toi. Tu restes de marbre et avec tout ce vin que j’ai ingurgité, je ne sais pas vraiment comment l’interpréter. Je t’attrape et tu ne m’opposes aucune résistance, puis je te fais glisser jusqu'à moi. Ma culpabilité s’est envolée et je dépose délicatement mes lèvres sur ta peau brune. Tu es encore plus délicieuse que dans mes pensées, si bien que je ne peux plus m’arrêter, si bien que je ne me suis pas rendu compte que nous n’étions plus seuls.

C’est trop tard ! La lumière envahit la pièce et met à jour ma trahison. Christophe reste planté sur le pas de la porte, le regard empli de colère et de déception.
– Attends Christophe ! Je peux tout t’expliquer.

Pourquoi est-ce toujours quand tu es pris en flagrant délit que te vient cette réplique à la con ?
— M’expliquer quoi ? Putain ! T’es sérieux là ? Tu connais les règles, bordel ! On peut tout partager, sauf ça ! Tu vas me dire quoi ? Que t’as pas fait exprès de foutre tes gros doigts dégueulasses dans mon pot de Nutella ! hurle Christophe avant de se ruer sur moi.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Votre texte aurait mérité d'être en finale.
Mon "Coup de Chaleur" a eu plus de chance que lui. Je vous invite à aller le (re)lire. Merci.

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Jeanne en B · il y a
Bien aimé
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Joëlle Brethes · il y a
Certes inattendu !...
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Alain.Mas · il y a
J'aime le don du pinard au clochard , je ne m'attendais pas à cette chute de l 'histoire.
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RAC · il y a
C'est bien écrit et je reste un peu sur ma faim...sans doute à cause du pot de Lunetta... A bientôt...
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Dimaria Gbénou · il y a
Belle pépite. Je vous donne toutes mes voix. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres en compétition que sont " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Chateaubriante · il y a
c'est l'histoire d'un monsieur imparfait qui commet deux péchés impardonnables, de voler à son ami son pot de nutella et puis de l'engloutir avec gloutonnerie en sus d'être la honte de la famille ; merci, j'aime bien ce Greg qui n'fait que ce qui lui plaît
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Romane González · il y a
J'ai bien aimé le début...ça partait sur un portrait assez sympathique d'un loser...par contre je suis plus sceptique sur la fin qui me semble davantage un exercice de style rigolo que la "vraie fin" de cette histoire.
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Felix Culpa · il y a
Une belle histoire comme on aimerait en lire plus souvent ! Je vous donne mes trois voix et je m'abonne ! Merci de passer lire, si le coeur vous en dit, mon premier texte en concours ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame

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