Je passe mon tour

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Je suis une grande lectrice depuis l'adolescence grâce au réalisme de l'oeuvre d'Émile Zola. Passionnée par les romans historiques et notamment la Renaissance italienne je m'adonne volontiers  [+]

La nuit a été longue, les paupières lourdes mais jamais closes, les oreilles aux aguets. Etendue sur une surface froide et dure, je fixe le plafond du même blanc éblouissant que celui qui envahit tous les recoins de cet lieu aseptisé. Comme d’habitude, l’avant est insupportable, cette attente où tous les scenarii se mélangent, où le doute est votre unique compagnon. Et comme d’habitude, au moment fatidique, mes angoisses disparaissent, je suis inconsciemment persuadée de mon invincibilité. Sensation inexplicable mais bienvenue dont je me suis toujours bien accommodée. Aidée par mon manque de sommeil, les effets de l’anesthésie sont immédiats. Mon corps m’abandonne. Dormir, enfin. J’attends la lumière, celle que l’on est censé voir quand on part. Elle ne vient pas, elle est en retard, je dois être patiente.

Ce n’est pas la première fois,
je savais ce qui m’attendait,
j’en connaissais toutes les étapes.

D’abord, la chambre impersonnelle, d’une pâleur livide, sans âme. Refuge déprimant où on admire que des patients puissent avoir la volonté de garder espoir et croire en leur guérison. Pièce dans laquelle je dispose avec ordre les quelques affaires nécessaires à mon court séjour. Ces petits riens qui sont mes seuls repères avec ma réalité pour m’aider à affronter la solitude des heures à venir.
Puis la peur, celle qui fait penser au plus sombre. D’interminables heures durant lesquelles ma vie défile. Ralenti incontrôlé sur mon mariage, ce jour tant attendu pour lui dire oui, et la naissance de mon fils, après neuf mois d’intimité sans partage. Quarante ans en quelques courtes secondes mais suffisamment longues pour avoir conscience que tout peut s’arrêter, que je peux ne pas les revoir. Pour imaginer leur tristesse si je ne reviens pas. J’ai mal pour eux qui devront continuer à vivre malgré leur peine.
Enfin, l’arrivée du brancardier, le moment redouté que l’on doit surmonter avec courage et qui marque le début du reste d’une existence. Egoïstement, c’est là que je songe à tous ces instants de vie que je ne vivrai pas, que je ne vivrai plus, que je n’aurai plus l’occasion de rattraper si le pire se produit. Avancer le temps, être déjà après pour savoir.

Je divague,
c’est sûr j’y suis,
de douces voix chuchotent.

Ils doivent être prévenus maintenant, encore sous le choc, refusant de réaliser à mon insoutenable absence à jamais. Je me sens affaiblie, endolorie et triste. Je croyais que l’on ne ressentait plus rien de l’autre côté, libéré de la peur du lendemain, de tout sentiment de souffrance, d’inconfort. Et pourtant, c’est bien un faible gémissement de douleur, un signe de renaissance, qui précipite une présence à mon chevet. Elle me rassure, ne pas m’inquiéter, tout sera fait pour m’en délivrer. J’ouvre les yeux, ils sont remplis de larmes, elles coulent sur mes joues. Je reconnais sa tenue blanche, je suis soudain soulagée, je suis bien vivante. Cette fois encore, je passe mon tour.

Ils ne seront pas malheureux par ma faute,
je vais encore pouvoir les aimer,
un peu, sans limites.

Immobile au milieu de ce grand hall, j’observe l’impressionnante verrière à travers laquelle percent les rayons du soleil. Autour de moi, la vie. Ils discutent, savourent un café ou une collation récompensant une nuit de garde. De rares malades se sont échappés de leur chambre juste pour côtoyer une normalité qui leur est momentanément hors de portée. Sans leur présence et la valse des blouses blanches, on se croirait sur une place à l’activité banale où chacun vaque à ses occupations dans l’indifférence des autres.

Munie de mon bulletin de sortie,
Je rejoins la lumière, celle du jour,
Je franchis la porte sans me retourner.
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