Je ne veux pas écrire sur... cette parenthèse refermée

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Je ne veux pas écrire sur l'absence qui glace mon ventre dans le froid et l'hiver, sur le manque qui insuffle le vide jour après jour, sur ma tête qui ne veut pas admettre, sur ma raison qui ne raisonne plus, sur la colère que je ne ressens pas, sur la tristesse et la déception qui me figent parfois, sur le temps suspendu et l'attente muette qui jalonne mes heures.

Je ne veux pas écrire sur ses yeux émus quand je pleure de plaisir, sur son sourire silencieux désarmant sa pudeur, sur nos regards qui parlent d'éternité, sur son odeur qui obsède mes nuits, sur sa bouche qui frôlent la mienne en secret, sur le goût de ses lèvres et sur sa langue qui parcourt mon cou et mes seins.
Je ne veux pas écrire sur ma peau qui frémit au contact de la sienne, sur les mots chuchotés qui parlent de désir à l'abri de la foule, sur ses cheveux empoignés pour mieux fusionner, sur ses mains qui enserrent les miennes quand le plaisir nous unis et sur son sexe que je connais par cœur.

Je ne veux pas écrire sur l'amour qu'on faisait n'importe où, sur les instants fragiles et clandestins volés furtivement au destin, sur les herbes et les arbres qui se sont fait cocon juste pour nous, sur les banquettes des voitures confidentes de nos rendez-vous adultères, sur les meubles qui se souviennent encore de nos corps enlacés, sur les chaises meurtries des va-et-vient d'étreintes, sur les murs murmurant en écho nos cris de plaisir, sur l'empreinte de nos corps transpirants imprégnée sur les draps.

Je ne veux pas écrire sur mon corps nu écorché de s'être dévoilé, sur ma faiblesse qui trahi mon désir, sur notre amitié bafouée qui s'est perdue en chemin, sur ce chemin parcouru à l'ombre des secrets et des incertitudes, celles-ci même qui dissimulent un espoir, et sur cet espoir de se rapprocher un peu plus encore.

Je ne veux pas écrire sur ce sentiment que j'enfouis en moi par pudeur, par orgueil, par défaut. Je ne veux pas écrire sur ces barrières que l'on a hissée entre nous pour ne pas tout gâcher ou pour ne pas se risquer, sur ces barricades bâties pour se protéger et qui ont eu raison de nous.

Je ne veux pas écrire sur la haine des femmes qui l'ont blessé et meurtri à jamais, sur celles qui l'accompagnent chaque jour encore comme une ombre et qui lui volent sa liberté pour mieux le prendre en otage. Je ne veux pas écrire sur le pantin qu'il est et sur ses choix manipulés, sur la distance qui l'a mis entre nous, sur ses fausses excuses prononcées par lâcheté et sur nos impostures façonnées pour faire semblant jusqu'au bout.

Je ne veux pas écrire sur les moments que nous ne partagerons plus, sur l'espérance perdue et le désir inassouvi, sur l'esquisse d'un rien sur lequel je m'adosse, sur le tourment d'un amour présumé coupable d'avance et que je n'ai, au final, peut-être jamais frôlé... Sur l'inconcevable oubli de ces instants qui n'appartenaient qu'à nous, comme une parenthèse au milieu du tapage de nos vies.

Je ne veux pas écrire sur ce souffle d'infini étouffé à sa source, sur cette insaisissable attirance et l'unisson de nos étreintes, sur le parfum de mystère emporté par le temps, sur ce qui aurait pu être et qui ne sera jamais, sur les hypothèses indécentes à la lueur de l'aube, sur ces matins froids dénués de douceur et sur ces soirs de solitudes ignorés par orgueil, sur cette lune ronde si souvent pris à témoin, sur l'espace et le temps qui s'usent désormais sur mes larmes. Sur le destin qui s'est trompé d'échéance, sur la vie qui fait mal, sur la rage qui hurle en moi, et sur les cris qui ne sortent pas.

Alors...

Je veux écrire ce soir sous cette lune noire,

Je veux écrire qu'il nous faut effacer nos blessures, et abolir ces murs à grand coup de marteau, recommencer à zéro, je veux écrire qu'il est possible de s'apprivoiser et réapprendre à aimer... sans s'appartenir...

Je veux écrire sur la liberté d'être soi à deux, sans mascarade ni compromission, parce qu'aimer l'autre s'est le laisser libre, c'est le reconnaître dans ce qu'il est, avec ses forces et ses failles, avec ses certitudes et ses doutes. Et parce qu'on a la chance d'être libre et vivant, je veux écrire sur l'allégresse de vivre cette folie furieuse émancipé du regard de l'autre et de se laisser le droit de dévorer sans retenue cette passion à s'en écœurer peut-être ou bien à s'y attarder plus encore.

Je veux écrire sur l'espoir de toucher du regard sa seule joie de m'avoir contre lui sans peur ni culpabilité et de s'offrir un présent férocement heureux sans promesse ni conséquence parce que tous les deux debout sur nos cœurs fébriles, en miettes, on peut avancer pas à pas lentement sans précipitation avec bienveillance et compassion. Parce que tous les deux avec nos béquilles en breloque on peut se soutenir plus fermement encore avec force et conviction sans se poser de question.

Je veux écrire sur ses mains improvistes qui un soir saisiront mon visage pour le porter à sa bouche, sur les mots doux susurrés à mon oreille, sur nos pupilles dilatées fascinées par cette intensité, sur les larmes de joie qui viendront perler sur mes joues, sur ses pouces qui délicatement tenteront des les effacer, sur son sourire qui en dira plus long que des paroles embuées, sur nos coups de reins exhibant nos retrouvailles, sur l'exaltation exprimée par nos souffles et nos cris, sur nos peines exorcisées par des caresses trop longtemps réprimées.

Je veux écrire sur cette envie implacable de se sentir, de se toucher, de se rapprocher, de s'aimer peut-être...
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Zurglub · il y a
Woaw... puissant votre texte ! Bravo !
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Caroline Couder · il y a
Merci pour votre commentaire ! Je viens de le relire, et il me touche encore

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