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LAURÉAT
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Quand un proche disparaît, sans prémices et sans raison, c'est un bouleversement familial dont les effets se répercutent des années durant... Ici,...

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Dix ans. Tu as disparu il y a exactement dix ans, et rien ne laissait présager cela. Tu es parti un matin d’automne, c’était un dimanche. Les gendarmes ont retrouvé ta voiture deux jours plus tard, sur un sentier, dans les bois. À l’intérieur, sur le siège passager, tes papiers personnels et ceux de la voiture reposaient, semblant attendre qu’on les trouve. Peut-être était-ce ton souhait ?
D’énormes moyens ont été mis en œuvre pour te retrouver. Des battues ont été organisées. Le village tout entier, tes collègues de travail... tout le monde a participé. Ton portrait a paru dans les journaux, on a parlé de toi à la télévision locale. Les bois ont été fouillés, les étangs sondés... mais rien. Aucun indice, pas de trace de toi. Mon mari s’est volatilisé pour toujours. Tu nous as abandonnés, les enfants et moi. J’ai dû finir de les élever seule. Quatre garçons ! Cela n’a pas été tous les jours facile ! Heureusement, j’ai pu compter sur ta famille ; ils m’ont bien aidée. Il a fallu que je trouve un travail, que je rembourse le prêt pour la maison, le crédit de la voiture. J’ai dû faire face à toutes les difficultés auxquelles les parents sont confrontés, un jour ou l’autre. J’ai joué tous les rôles... celui de père n’étant pas celui que je préférais, mais ton frère était là pour m’appuyer. J’ai tenu bon. Pour les enfants, pour toi... si tu reviens.

Je me suis posé tellement de questions, pendant toutes ces années... J’ai cru devenir folle ! Que t’est-il arrivé ? As-tu fait une mauvaise rencontre ? Es-tu parti de ton plein gré ? Et si c’est le cas, si tu étais malheureux... pourquoi n’avoir rien dit ? J’aurais compris, j’aurais fini par accepter que tu sortes de nos vies, mais pas comme ça... Non, pas comme un lâche ! Ton absence, nous avons fini par nous y habituer, au fil des ans. Mais le plus difficile, c’est de ne pas savoir. Les autres peuvent pleurer leurs morts, ils sont en paix malgré leur peine.

Nous avons eu tant de bonheur, tous les deux, puis tous les six ! Je ne voyais pas de nuages à l’horizon. Je n’avais pas remarqué que ton ciel s’assombrissait de jour en jour. Quand j’y repense, c’est vrai qu’il y avait des moments où tu semblais ailleurs... Je n’y avais pas prêté attention plus que ça, occupée comme je l’étais avec nos quatre jeunes enfants... J’aurais dû. À la scierie, tu avais quelques soucis avec ton supérieur – je ne l’ai su qu’après. Comment n’ai-je pas pu voir la mélancolie dans ton regard ? Ce que je prenais pour de la fatigue était peut-être une dépression naissante... Ou s’agissait-il d’autre chose ? Je ne le saurai sans doute jamais.

Je devrais te faire déclarer décédé, comme la loi l’autorise, lorsqu’une personne est disparue depuis un certain nombre d’années... mais je ne peux pas encore m’y résoudre. J’espère toujours ta venue... même si au fond de moi, je sais que tu n’es plus.

Avant, je n’avais pas conscience du temps qui passe. Les heures, les jours, les mois, les années. Je ne faisais pas attention. Depuis ta disparition, j’ai l’impression d’être coincée dans un tunnel où ma vie s’est figée. D’ailleurs, je ne vis pas. Je me l’interdis... parce que tu pourrais revenir. Oui, tu pourrais revenir et on reprendrait là où tout s’est arrêté. Je t’aime toujours. Aucun autre homme que toi n’a sa place dans cette maison. Quelquefois, j’essaie de t’imaginer tel que tu serais maintenant. Je me demande combien de rides parchemineraient ta peau, et si les cheveux gris t’iraient aussi bien qu’à ton frère... si tu étais là. Quelle serait notre vie ? Aurions-nous eu une fille, comme je le désirais tant ? Et ce voyage en Égypte, pour lequel tu économisais, l’aurions-nous fait ? Peut-être serions-nous divorcés, comme le sont beaucoup de couples... Ou bien nous serions heureux, tout simplement.

Les enfants sont grands maintenant. Adultes. Julien, notre petit dernier – « ton bébé », comme tu l’appelais –, vient d’entrer à la faculté de Lettres. Il ne parle plus de toi. Ses frères ont quitté la maison depuis longtemps, ils font leurs vies. Je me sens plus seule que jamais. Alors, je m’occupe. Je range, je trie, je bricole. Aujourd’hui, j’ai retrouvé ton livre préféré : La nuit des temps, de Barjavel. Je me suis souvenu que tu le relisais pour la troisième fois, avant ta disparition. Je l’ai feuilleté, histoire d’imaginer tes mains sur les pages. Sur la dernière, tu y as écrit ces quelques mots : « Je m’en vais ».

PRIX

Image de Hiver 2018
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Jusyfa · il y a
Bonjour Arlette, je reviens vers vous car J'ai eu le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
Si vous êtes déjà passé(e), je vous prie de m'excuser et de ne pas tenir compte de ma proposition.
à bientôt.
Julien.

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Jarrié · il y a
Votre texte a été mis en parallèle avec un des miens, l'occasion de revisiter votre magnifique nouvelle. Elle, elle n'a pas pris une ride. Il y a peu d'histoires pour les quelles je me dis << J'aurais tant voulu l'écrire>> la vôtre en fait partie. En vous souhaitant un bel été.
Michel.

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Jusyfa · il y a
Déjà voté + un bravo.
Bonjour Arlette Hélène,
lors de mes débuts, ( hiver 2017 et printemps 2018) deux de mes textes se retrouvaient en finale, et vous aviez par vos soutiens, contribué à mes premières réussites.
Aujourd'hui, la situation m'est à nouveau favorable, en effet, " À chacun sa justice " une nouvelle du grand prix automne 2018, est en tête des suffrages mais rien n'est gagné.
C'est pourquoi je reviens vers vous avec l'espoir, qu'encore une fois, vous accorderez votre soutien à ce texte.
Merci.
Jusyfa.

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Christian Guillerme · il y a
J'étais passé à côté, et je m'en veux...Ce texte est tout simplement SUPERBE !!!!!!!
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Mickael Gasnier · il y a
Je ne sais que dire...
Si ce n'est : " Etes-vous partie ? "
À bientôt

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Kiki · il y a
OH ca m'a pris les tripes de lire votre nouvelles. C'est le pire de ne pouvoir faire le deuil de quelqu'un disparu. J'ai aimé et vous le fait savoir.
Je vous invite à l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderais dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI d'avance. J'irais lire vos autres textes si vous en avez car je découvre tous les jours des nouveaux écrits sur Short. MERCI

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Gina Bernier · il y a
Une réponse en feuilletant ce livre, et le mystère demeure. Bonne chance
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Villefranche · il y a
Une douloureuse réalité évoquée avec tact.
Une reconnaissance bien méritée. Bonne continuation.

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Petitpoizonrouge · il y a
Félicitations pour ce prix bien mérité !
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Manita · il y a
Félicitations !
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Arlette Hélène Godefroy · il y a
Merci Manita :)
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