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Je me suis lavée.

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Leeene

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Si j'avais su que c'était le meilleur moment de ma vie, je n'en aurais pas plus profité.

Tout au plus, ça a duré dix minutes. Dix minutes toutes simples. Je n'y ai pas beaucoup réfléchi.

Je me suis lavée.

J'ai pris mon savon, une serviette, et ma couverture air KLM bleu électrique, et je suis allée à la rivière. Oui, avec mes cheveux remontés en chignon. Et oui, ils ne tenaient que grâce à une baguette en bois.

N'importe quel autre jour, n'importe quelle autre année, j'aurais jugé que j'étais une très mauvaise imitation de Robinson Crusoé, ou de la geisha du roman que j'étais en train de lire.

Mais ce jour-là, ce mois-là, et l'été qui a suivi, je me suis permis d'exister. D'exister autant dans le plaisir que dans la douleur. D'exister autant dans la passion que dans la peur. D'être moi autant dans le vide que dans la plénitude.

J'ai marché, consciente de mon corps de femme. De mes seins généreux, de ma minceur, de mes fesses rebondies. De la beauté de mes cheveux qui retombaient sur ma nuque dans ce chignon trop lâche. J'ai dû juste dire "je vais me laver à la rivière" et y aller. Je savais que c'était presque obligatoirement un cliché ridicule, d'aller se baigner dans une rivière fraîche presque nue, dans un camp, pendant un trek, pour mon premier voyage en Thaïlande.

L'eau était pure. Je me suis lavée comme je ne m'étais jamais lavée. Tout était là : mon cliché, qui était finalement tout sauf un cliché. Les pierres rondes sur lesquelles me poser. L'élégance de ma jambe et le galbe de mon mollet, qui soutenait mon corps. La pudeur érotique de cette couverture fine, qui quelques mois plus tard allait jouer avec l'homme qui m'a : 1) fait connaître l'accord le plus total, 2) fait envoyer vivement au diable la totalité de ma vie et de mes repères.

J'ai passé du savon deux ou trois fois sur toutes les parties de mon corps. C'était frais. Je me suis rincée avec l'eau pure, qui emportait mon eau souillée au loin. Je ne contrôlais rien. Je faisais ce qu'il était juste de faire.

Si j'avais su que c'était le meilleur moment de ma vie, je n'en aurais pas plus profité.

Mon corps m'avait appartenu pleinement. Mon esprit était allé dans le sens contre-courant. Pour une fois. J'avais été libre. J'avais vécu.

Quand je repense à ce moment, je suis transportée dans un espace-temps qui n'existe plus, et qui me semble douloureusement loin de moi. Inaccessible. Dangereux. Je me dis que les médicaments étaient sûrement mal adaptés à mon cas, et si ce n’était pas les médicaments, alors c’était la décompensation de nombreux chocs émotionnels. Ignorés, enfouis, bien tassés. Je me dis que j'ai fait ensuite les pires erreurs de ma vie. Que j’ai failli y rester. Que la pente a été longue à remonter. Mais je me suis vécue, moi. Même pour de mauvaises raisons, même en prenant de mauvaises décisions. Et ensuite, j'ai fait du mal autant aux autres qu'à moi-même.

Je me dis que c'est déjà ça. Que rien que pour ce moment, ma vie valait d'être vécue. Que ce souvenir, même s'il s'effiloche, même si je ne me souviens pas si j'avais un gobelet ou si j'ai pris l'eau dans mes mains pour me rincer, ce souvenir est à moi. J'aurai toujours ça. J'ai été cette femme. Elle est là, quelque part, comme la fameuse statue dans son bloc de pierre, qu’il faut “juste” libérer. Juste...

Je me dis que peut-être, un jour, j'arriverai à vivre ma vie aussi pleinement. Que j'arriverai à m'appartenir autant. A respirer, à me sentir libre à ce point. A vivre avec la réalité et à accepter le présent aussi bien. A sentir le monde traverser ma peau et atteindre mon épicentre. A me dire que tout est possible. A avoir confiance en la vie. Mais à le faire sur la voie que j'ai aujourd'hui choisi de suivre : celle de la construction. Celle de la paix. Celle de la bienveillance. Celle de la douceur. Celle de la sagesse et du long terme.

Mais je ne peux pas m'empêcher, après ça, de pleurer.

Au plus profond de moi, j'ai besoin de ce souvenir pour réaliser que j'ai cruellement peur de ne plus jamais autant exister. Au fond de moi, je sais qu'avant ce moment, et après ce moment, je me suis un peu éteinte. Que mes cheveux ne sont jamais plus gracieusement tombés sur ma nuque. Que mon dos n'a plus jamais repris sa belle cambrure. Que mon visage n'a plus eu le même éclat dans les miroirs où j'essayais de me retrouver. "Il y a des filles qui se perdent", disait souvent Paul, qui m'attendait ce jour-là près des huttes en bois. Et à qui j'ai brisé le coeur en mille morceaux quelques mois plus tard. Il y a sans doute aussi des filles qui s’éteignent. Qui se rallument l’espace d’un instant, et qui s’éteignent de nouveau.

Alors je pleure. Je pleure parce que j'ai peur.

Peur de m'être définitivement éteinte.

Et de ne plus jamais me rallumer.
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Claudie · il y a
Merci pour cette nouvelle qui est de loin l'une de celles qui me touchent le plus.
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