Je me souviens...

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"Lorsqu'un être a le désir d'aller jusqu'aux extrêmes limites de lui-même, alors la forme particulière que prend son art lui importe peu, qu'il se serve des mots, de la peinture ou de la musique  [+]

Image de Été 2020

Il pleuvait ce jour-là, je m’en souviens comme si c’était hier. Mon père se tenait dans la cuisine en train de préparer le diner tandis que ma mère cousait, allant et venant dans son vieux rocking-chair, ses vieilles lunettes enfoncées sur son nez.
Moi, je lisais un exemplaire du “Seigneur des anneaux “de Tolkien, le tout premier, au coin du feu, dans le silence de la pièce seulement brisé par le “tic-tac “ de l’horloge du salon et des aiguilles qui s’entrechoquaient. C’était une vie heureuse à cette époque.
Je me souviens…
C’est étrange, quand on y pense, à quel point la mémoire peu s’attarder sur de minces détails.
Je me souviens l’odeur entêtante de l’oignon rissolé et du lard flottant dans la cuisine, le vent faisant trembler la maison et les rires de mamans, heureux, joyeux…
Tout ça, c’était il y a vingt ans et à l’époque, je n’en avais que neuf.
Si seulement ils avaient compris.
Aujourd’hui, j’avance dans l’allée de l’église et je vois le cercueil en merisier de mon père. Si seulement je lui avais pardonné. Aujourd’hui, il est bien trop tard…
Je me souviens encore des jours ensoleillés, sous le vieil appentis derrière la maison, le chien courant dans le jardin pendant que maman repiquait les rhododendrons. Papa, lui, était assis, sa vieille cigarette au coin des lèvres, sa blague posée sur la table, vomissant son vieux tabac à rouler. Il taillait de ses mains calleuses un vieux morceau de bois, tantôt un bout de cerisier, tantôt du bouleau. Il avait ce don qu’ont les artistes de rendre vivantes leurs créations. Chaque objet qu’il concevait de sa lame semblait danser entre ses doigts. Les chevaux galopaient, les femmes et les hommes valsaient et lui demeurait impassible, calme et serein. J’avais quinze ans à cette époque…
Si seulement les choses avaient été différentes…
Les larmes me montent alors que j’arrive devant lui. Je serre la main de ma compagne tandis qu’une larme roule le long de ma joue et que mon cœur se serre. Il se trouve devant moi, là sous le couvercle qui le dissimule à ma vue, et je me demande. A-t-il souffert de mon absence ? Aurait-il voulu me revoir ? Aurais-je dû prendre ses appels ?
Oui, j’en suis certaine, mais aujourd’hui, il est bien trop tard…
Je me souviens de ce dernier jour où nous nous sommes vus. J’avais vingt ans et j’étais possédé par la fougue de la jeunesse. J’apprenais à me découvrir, à me connaître, j’étais amoureuse et heureuse. Personne ne peut imaginer le genre de pensée que l’on peut ressentir en étant différente. Lorsque j’ai su qui j’étais, qui j’aimais, j’ai pris peur. Je me suis demandé, pourquoi suis-je différente ?
Puis, j’ai réalisé que je n’étais pas différente de celle d’avant. J’aimais les mêmes choses, je faisais les mêmes choses et ma vie restait identique. La simple différence était la personne que j’aimais, une femme, tout comme moi.
Je me souviens le jour où tout a changé pour moi et mes parents.
Le jour où leur fille unique leur avoua qui elle était, ce qu’elle était, avec la fierté et l’arrogance qu’offre la jeunesse. Si seulement j’avais compris qu’eux aussi avaient besoin de temps, qu’eux aussi avaient simplement peur pour moi…
Je me souviens de ma mère, pleurant de ne jamais devenir grand-mère, et de mon père, désintéressé, lointain, froid. “Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? “ avait-il dit. Comme si cela devait être un problème. Personne ne s’est soucié de ce qu’au fond de mon cœur, j’ai ressenti. Cette dissociation avec le monde pour pouvoir enfin être moi-même, libre et heureuse. Enfin, je le pensais…
Alors je suis partie à jamais pour revenir aujourd’hui, à vingt-neuf ans, le cœur rempli de remords de n’avoir su lui pardonner, d’avoir été trop égoïste, de ne pas avoir pu lui dire que je l’aimais, mais maintenant, il est mort et toutes ces paroles me hanterons à jamais tels les mauvais esprits nés de mon orgueil.
Je me souviendrai plus tard du regard de ma mère en me voyant devant sa tombe après neuf ans d’absence. Je repenserai aux larmes de joie, aux embrassades et aux souvenirs que nous nous partagerons.
Je me souviendrai aussi de son regard envers son petit-fils, d’un autre sang, mais tout de même mon enfant. Des paroles qu’elle échangera avec mon épouse.
Alors, je me souviendrai de ces mots qu’un jour, tandis que nous pêchions, mon père m’avait dites. « La vie peut parfois être difficile, mais le temps fais son œuvre. Tout finit par s’arranger. Vivre, c’est comme naviguer sur une rivière, il faut apprendre à se laisser porter par le courant, malgré les rapides qui rendent parfois la traversée plus difficile et mouvementée. N’oublie jamais qu’à vouloir ramer à contre-courant, on fait du sur-place. »

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thailan nulan phan · il y a
Merci beaucoup, mais en ce moment, c'est le concours pour l'automne? Vous avez obtenu le prix d'ete?
Alors, CONGRATS! ..Si vous voudriez connaitre un peu sur qq traditions ou culture du VietNam, mon pays, j'ai traduit une histoire d'une ecrivaine Vietnamienne, "Ou es tu Chevrefeuille?". Je n'ecris pas pour le concours, juste traduire les 2 langues, qqfois from& to English aussi... Bonne continuation

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Adrien Caritey · il y a
d'accord, je me ferai un plaisir d'y jeter un oeil =)
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thailan nulan phan · il y a
Beau texte...
Piete' filiale.. bravo! pourrais je vous ecrire pour traduction SVP? Merci

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Adrien Caritey · il y a
Bien sur, pas de souci 😊
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Paul Marie · il y a
une tres belle histoire sur la difference et le dialogue, bravo
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Beau texte pour dire le remord, j'ai aimé, mon vote, une visite sur mon site peut-être ?
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Adrien Caritey · il y a
Bien sur, j'irai y jeter un oeil 😋
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Pierre LE FRANC · il y a
Le choc entre deux générations. La souffrance de l'incompréhension. Vous posez bien la question du rejet de la différence avec une écriture toute en finesse et en sous entendu.
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M. Iraje · il y a
Une belle émotion portée par une écriture tout en retenue.
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Philippe Rinaudo · il y a
Entre remords et regrets, la vie est loin d'être un long fleuve tranquille !
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Mireille Bosq · il y a
Départ, longue absence, retour et remords autour d'un cercueil. Un sujet d'actualité, les amours réprouvées, quoique le manque de tolérance soit de tous les temps.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Très bel écrit, qui donne le frisson, texte en crescendo, pour le bouquet final du fleuve qui emporte... Mon vote. je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/yamina invite sur un texte hors concours . Merci Adrien.
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Adrien Caritey · il y a
Merci, J'irai y jeter un oeil ☺
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Christelle Caritey · il y a
joli texte, très touchant,
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CATHERINE NUGNES · il y a
Eh oui , dire aux personnes aimées 'je t'aime' , même si elles n'ont pas envie de l'entendre . On y pense mais parfois c'est trop tard . Merci pour ce beau texte .
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V. September · il y a
Et si c'était à refaire ?
regrets ou remords...

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Alex Goncalves · il y a
Des lignes chargées d'émotions qui prennent aux tripes. Une belle réussite.
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Clarajuliette · il y a
Beau texte émouvant, sensible, juste...
je n'ai pas compris comment donner des points

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Ginette Flora Amouma · il y a
Poignant et lucide. On ne peut refaire la route du passé mais on peut devenir plus sage.
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Eva Dayer · il y a
Des sentiments qui s'emmêlent, l'orgueil et l'impétuosité de la jeunesse, le désir d'affirmer son identité et la peur de faire mal, les maladresses inévitables de part et d'autre. Et le remords qui ronge.
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Chantal Sourire · il y a
Un joli texte sur un sujet toujours d'actualité, je soutiens !
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THIERRY VION · il y a
Beau texte sur la différence et tou ce qu'elle engendre. Bravo

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