Je l'aide à mourir

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Revenant d'une promenade à vélo, j'avais du Cabrel en tête. Après " Petite Marie", je rebondissais sur " Je l'aime à mourir". Le flash qui m'agressa fut brutal. J'avais effacé un épisode de ma vie. Une note, un mot faisait ressurgir ce que ma mémoire avait enterré "Je l'aide à mourir".Ce n'était plus du Cabrel. J'avais connu une jeune fille de dix sept ans au regard de braise. Nous étions ensemble en terminale. Depuis quelques années, elle pratiquait l'équitation dans un centre équestre de la vallée de Chevreuse.
Le responsable du club ancien jockey lui enseignait les bases du métier. Mais c'est lui, qui a été, face à la garçonne, désarçonné le premier. La centaure l'a conquis, j'ai envie de dire envouté. Le cheval allait être sa vie, avant l'homme.
Sur les terrains de compétitions, elle, la gitane était là, flamboyante, la main sur l'enrênement de sa monture. Elle faisait ma fierté c'était mon amie. Sa vie fut chevaline, mais aussi dramatique.
Suzanne, notre cavalière monta son club, s'affranchissant des contraintes des sponsors qui auraient misé sur elle, moyennant un sourire et ses dépendances. Ses fesses n'étaient pas négociables. Elle voulait être libre, elle le fût.
Je ne la revis que quelques années plus tard, vraiment par hasard. Elle traversait le hall d'un hôpital, béquillant tristement vers le kiosque où elle savait trouver ses sempiternelles clopes. Je venais de quitter la maternité où ma fille avait mis au monde son chérubin. J'étais tout sourire.
La flamboyante gitane que j'avais connue s'était consumée par les deux bouts. Amaigrie, desséchée, appuyée sur ses cannes anglaises, elle eut vers moi un sourire qui désagrégea le mien.
"Toi ici quelle bonne surprise ! " me lança-t-elle.
Alors, elle me raconta: L'accident, le croisement, le tonneau, les blessés, les sirènes. L'hôpital, la convalescence et cette toux qui n'arrêtait pas.
Dès sa sortie d'hôpital, je vins la voir. Elle se confia à moi son amie d'enfance. Elle m'apprit que ses poumons brûlés par le tabac ne lui donneraient guère le temps de se reconstruire et qu'au bout du rouleau, elle refusait tout traitement.
Elle me regarda droit dans les yeux : "Veux -tu m'aider, toute seule c'est difficile."
J'avais compris mon coeur s'emballa, je n'avais plus de salive. Je n'ai rien répondu sur le moment. Puis hésitante, je serrai son pauvre corps contre le mien. Qui était la plus courageuse de nous deux à cet instant ?
Quelques jours plus tard, je prenais le train pour Lausanne. La pharmacienne m'attendait et me remis le paquet sans autre procédure. Elle avait été contacté par mon amie.
Curieusement le dernier acte n'a pas été le plus difficile tant Suzanne aspirait à échapper à la prise en main de sa fin de vie par le corps médical qui l'aurait abrutie sous la morphine puis mise en réanimation pour la prolonger inutilement.
Le soir prévu, j'ouvrit doucement sa porte. Elle était dans son lit médicalisé.
" Je craignais de ne pas te voir"
La musique de Django Reinhnardt occupait l'espace trouble de la pièce.
"Tu veux vraiment ? ", hasardai-je.
" Je n'aime pas revenir sur mes décision, hue cocotte." ironisa-t-elle pour la dernière fois' droite dans ses bottes en championne qu'elle fût et qu'elle restait.
Elle absorba le premier liquide pour éviter tout vomissement. Django gratta un nouvel accord, on aurait presque dit qu'il voulait participer .
Suzanne restait étonnamment calme, le temps que le liquide agisse. Puis sans trembler, je lui ai tendu la solution létale, lui tenant la tête pendant l'absorption. Son dernier regard très présent me disait : "c'est bien ce que tu fais."
Tandis qu'elle s'endormait pour toujours, je la veillais longuement égrénant virtuellement dans mes doigts impuissants le chapelet dont j'avais oublier de me munir.
"Mon Dieu, implorai- je, plus jamais ça", je ne me sentais nullement coupable, mais la société actuelle ne m'aurait pas pardonné la compassion dont j'étais sûr d'avoir fait preuve
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