Je hais La Baule

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Le titre s’est imposé à moi comme une évidence, quand j’ai réalisé que tout ce que j’appréciais jusqu’alors ne m’inspirait soudain qu’indifférence ou dégoût. J’ai toujours aimé l’océan, ses effluves iodées, le crépitement des vagues lorsqu’elles se retirent, le reflet plissé et mouvant du ciel. Jusqu’à ce matin-là.

La plage de La Baule est immense. En hiver on peut contempler l’infini depuis la balade qui la surplombe : l’horizon disparaît dans un flou d’ombre et de lumière crayeuse. C’est un lieu où les amoureux s’attardent sur les bancs. Ils bravent la brise en se pelotonnant l’un contre l’autre, avant de s’engouffrer dans un café du front de mer pour se réchauffer.

Nous avions prévu de partir en week-end pour nous retrouver, et attendions cette parenthèse avec l’impatience de deux enfants. L’hôtel était plutôt romantique et la chambre douillette.
Le premier soir je te sentais distant. Je t’ai demandé si quelque chose te tracassait, et tu m’as répondu que ce n’était rien, juste la fatigue du voyage. Nous sommes allés manger dans une petite crêperie à deux pas de l’hôtel. D’habitude, dîner au restaurant est un moment de fête. Ce soir-là nous avons mangé en silence, machinalement, n’échangeant des mots que pour commenter nos assiettes. En moi-même j’ai pensé que nous devions ressembler à ceux qu’on critiquait parfois, ces couples éteints qui n’avaient rien à se dire au restaurant. Te rappelles-tu ce que tu me répondais, à l’époque ? « Même quand on sera très vieux, je te promets d’avoir toujours quelque chose à te dire ».
De retour à la chambre tu t’es endormi avant que je sorte de la douche, alors je me suis couchée à mon tour. Je n’avais pas sommeil, j’ai caressé ta nuque lentement, du bout des doigts, mais tu n’as pas bougé.

Quand je me suis réveillée, une migraine faisait battre mes tempes. Tu étais déjà debout et habillé ; tu avais faim. Je me suis préparée et nous sommes entrés dans la première boulangerie que nous avons trouvée.
- « Bonjour Madame, nous voudrions deux pains au chocolat et deux cafés, s’il-vous-plaît. Sur place. »

J’ai choisi la table à côté de la baie vitrée, pour profiter de la lumière matinale. A côté de nous, un homme d’un certain âge lisait le journal, un habitué sans doute. Je me suis empressée de prendre des cachets pour soulager mon mal de tête qui empirait.
- « Ça va ? » t’ai-je demandé.
- « Oui, ça va. »
- « Dans ce cas pourquoi j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas, et que tu ne veux pas me dire ? Tu n’es pas content qu’on soit en week-end à la mer, tous les deux ? »

Tu as mis du temps à me répondre :
- « Mais puisque je te dis que ça va ! »

Notre voisin de table t’a entendu hausser le ton, il s’est raclé la gorge avant de se replonger dans sa lecture. Tu as poursuivi :
- « Excuse-moi, je... Ecoute, je ne sais plus très bien où j’en suis. »
- « Où tu en es de quoi, Rémi ? »
- « Je ne sais plus ce que je veux comme vie. Ma vie avec toi, c’est... c’est devenu compliqué. Je veux être encore heureux, moi. Je suis désolé, Manon, je n’avais pas envie de parler de tout ça pendant notre week-end, mais c’est toi qui as insisté... »
J’ai senti ma gorge me brûler. Je ne sais pas si c’était à cause du café, ou de l’amertume de tes paroles.
- « Mais qu’est-ce qui est compliqué, dans ta vie avec moi ? Pourquoi tu ne serais pas heureux ? Et ça t’est venu dans la nuit, là comme ça ? »
- « Ça fait un moment que je réfléchis à tout ça. Je ne t’en ai pas parlé plus tôt parce que... j’avais besoin de temps, et je ne savais pas comment te le dire. Et parce que je ne veux pas te faire de mal, Manon, tu comprends ? Tu ne mérites pas qu’on te fasse du mal... »

Je ne comprenais rien à la scène que j’étais en train de vivre. J’aurais tant voulu me réveiller pour mettre fin au cauchemar. Comment avais-je pu passer à côté de ce qui se jouait dans ta tête, comment n’avais-je rien vu venir ?
J’avais besoin d’air, j’étouffais littéralement. Il fallait que je respire, vite. Je me suis précipitée dehors, suffocante. Tu m’as rejointe pour me prendre dans tes bras, mais je ne voulais pas de tes bras et de ta pitié. Je ne voulais pas que tu réalises à quel point je pouvais avoir mal de toi.
- « Pardonne-moi, Manon », tu répétais. « Pardonne-moi, je ne voulais pas que ça se termine comme ça. Je n’ai pas décidé ce qui m’arrive, je te jure. C’est venu comme ça. »

Je ne pouvais plus parler, les larmes me brouillaient la vue et me coupaient le souffle. Mon monde venait de s’effondrer. Pour nous éviter les regards appuyés des passants, tu m’as emmenée sur un banc, face à la mer. Et nous sommes restés là. Silencieux. Une heure, deux peut-être, le temps s’est arrêté. J’avais épuisé mes larmes. Dix ans de ma vie emportés par les vagues sinistres, et mon amour broyé contre le sable à chaque va-et-vient.
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