Je dois ma vie à un chauffeur de taxi

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Je suis une lycéenne de 15 ans, passionnée par l'écriture et la lecture de belles histoires  [+]

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Joseph Marchais avait peur. Il ne pouvait pas l’expliquer, mais il avait ce sentiment, ce sentiment poignant et qui lui arrachait presque le cœur, qu’il ne devait pas monter dans l’avion. Trop tard, il venait d’y poser le pied. Allée 16, siège E. Il s’assit. Tu peux toujours descendre, insista son appréhension. Ta conférence peux toujours attendre. Joseph soupira. Il n’allait pas se laisser gagner par ce sentiment idiot ! Il fut tenté d’allumer un cigare, histoire de se détendre un peu avant le décollage, mais il se rappela que c’était interdit. Il bougonna. « Ben voyons, pensa-t-il, un cigare avant 8 heures de vol ne fait de mal à personne ! » Sa boule au ventre ne le quittait plus. Il n’avait jamais ressenti un sentiment pareil, aussi fort. Il tenta de le repousser. Après tout, il avait vu pire et, du haut de ses soixante ans, avait tout vécu. Cela faisait même belle lurette qu’il avait arrêté de compter le nombre de fois où il avait pris l’avion ! Alors pourquoi avait-il peur ?
Le trajet s'était déroulé sans aucun accros. A sa surprise, il n'avait rencontré aucune perturbation durant le vol. Il fut pourtant extrêmement soulagé à son arrivée et comme cela ne lui ressemblait pas, il poussa un juron contre lui-même. Après avoir enfin récupéré ses bagages, il attendit un taxi à l'aéroport.
— Vous allez à Manhattan, je suppose ? dit le chauffeur en jetant un coup d’œil à son vieux client vêtu d'un élégant costume noir.
— Oui, déposez-moi devant les Twin Towers.
— Pas de problème.
Joseph avait sorti de sa petite mallette un tas de notes qui résumaient ce qu'il était censé dire lors de sa conférence. Joseph travaillait dans la prospective économique ; son poste était un peu ennuyeux mais rapportait pas mal d'argent et lui permettait de voyager. Il ne s'en plaignait pas. Il était déjà presque 8h à New York et sa conférence débuterait dans une demi-heure... Non, décidément, il n'arrivait pas à se plonger dans ses notes. Il préféra regarder le paysage défiler. Au loin, il aperçut la Statue de la Liberté. Il y était allé dans sa jeunesse et en gardait toujours un souvenir exceptionnel. Il se dit, non sans une certaine nostalgie, qu'il aurait aimé visiter un peu plus la ville que l'on surnommait la « Grosse Pomme ». Il finit par passer sous l'Empire State Building, sur la cinquième avenue.
Le chauffeur, un homme assez fort possédant une moustache toute aussi garnie se tourna vers lui.
— J'ai fait un petit détour pour vous éviter les embouteillages. A cette heure-ci, déjà, il y a du monde sur les routes. Ce n'est pas pour rien que l'on surnomme New York « la ville qui ne dort jamais » !
— Sans doute. Mais faites vite. Je vais finir par être en retard !
— Vous êtes un homme important ?
— Plus ou moins. Je suis le représentant d'une grande entreprise française.
— Ah ! La France, c'est chouette ! Je... parle un peu... la français. Paris ! Vous avez de la chance.
— Peut-être, oui.
Joseph s'étonna de revoir la Cinquième avenue tout autour de lui.
— Ben mince. Je me suis trompé de rue. Je vis à New York depuis pas très longtemps et je ne connais pas trop les routes. Je viens du Wisconsin.
— C'est bien.
— Oui. J'aime mieux New York, c'est plus vivant même si, en hiver, ça ne me change pas trop !
Il était huit heures vingt-cinq. « Ça y est, se dit Joseph en fermant les yeux. Je vais être en retard et la circulation n'avance pas. »
— Ne comptez pas sur moi pour vous donner un pourboire !
— Vous les hommes d'affaires, vous êtes toujours pressés, soupira le chauffeur en passant le doigt sur son épaisse moustache.
— Oui eh bien vous, vous devriez l'être un peu plus.
Joseph s'enfonça dans son siège. Une profonde fatigue le saisit. Huit heures trente deux. Et voilà, il était en retard. « J'aurais mieux fait de prendre ma retraite tant qu'on me l'avait proposée. » Le chauffeur klaxonna, le faisant sursauter.
— Bon sang !
— Excusez-moi. J'ai failli emboutir la voiture de devant.
— Vous êtes un chauffard, ma parole !
— Hé ! Vous m'aviez dit d'aller plus vite.
— Mais en évitant de nous tuer.
Les minutes s'écoulaient, interminables, les voitures devant n'avançaient pas d'un pouce. Joseph s'imagina ses confrères et les quelques dizaines de journalistes attendus se demandant où donc il était passé. Sans doute ses collègues devaient-ils être en train de lui chercher des excuses. Il en avait une, certes, mais il ne pouvait s'empêcher de se dire que s'il avait pris le taxi suivant au lieu de monter dans le yellow cab de ce bon à rien, il serait déjà en train de présenter l'évolution des actions de l'entreprise qu'il représentait ce jour-là.
Peut-être.
Il jeta un coup d’œil à sa montre. Il regarda dehors et de nouveau, porta son attention à l'horloge autour de son poignet. Pour son plus grand malheur, la minute ne s'était toujours pas écoulée. Joseph était extrêmement frustré. Il ne sut pas ce qu'il le retenait d'éjecter le chauffeur de son taxi et de se conduire lui-même jusqu'aux Twin Towers. Il aurait pu même sortir du véhicule et continuer son chemin à pied. Huit heures trente-quatre. Joseph sortit un cigare et le glissa dans sa bouche. Il se sentit tout de suite mieux. Toujours angoissé à l'idée de son retard, mais tout son corps se décontracta. La fumée envahit le taxi, faisant toussoter le chauffeur qui, se sentant coupable, n'osa rien dire. Huit heures trente-cinq, six, sept.
A huit heures quarante-six, le taxi n'était qu'à à peine plus d'une centaine de mètres des tours. Un avion approchait dans le ciel. Joseph s'étonna de sa présence, il s'approchait dangereusement. Joseph ne s'autorisa plus aucune pensée. Comme si le monde tournait soudain au ralenti, il regarda l'avion s'écraser contre une des tours, celle où il aurait dû se trouver en ce 11 septembre 2001.

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Virginie Colpart · il y a
bravo, belle idée ;-)
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Mayline · il y a
Merci beaucoup ! :)
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Mayline · il y a
Un grand merci à tous pour votre soutien ! J'espère vraiment que mon texte mérite d'être lauréat ! :)
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Isabelle Toupin · il y a
Et plus 1...Biz
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Fcoscas · il y a
Allez tu va gagner ma petite cousine
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Yael Farhi · il y a
Bravo mlle Strouk pour cette belle ecriture, profonde et emouvante..... Ta grande cousine!
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Oriane · il y a
moi aussi je continue à te soutenir +1 vote !!!!
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Malice · il y a
Bravo ! Texte très bon ! Je re vote
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Mayline · il y a
Merci beaucoup !
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Fred Panassac · il y a
Je continue à vous soutenir en finale. + 1
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Mayline · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien !
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Bravo Mayline, l'écriture remercie vos quinze ans. +1
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Mayline · il y a
Merci beaucoup !
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Mayline · il y a
Un grand merci à vous deux, c'est très gentil et ça m'aide à persévérer dans l'écriture qui est une véritable passion pour moi ! :)