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Je descends

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Cette fois j’y vais, je ne me laisse plus impressionner. Je me sens forte, sure, je vais me lever, presser le bouton d’arrêt et bondir hors de ce satané métro !
Pourquoi est-ce si difficile ? Mes jambes tremblent, mes mains s’agrippent à la lanière de mon sac, mon cœur explose dans ma poitrine, des sueurs froides parcourent mon échine, ma bouche se dessèche et je reste là, immobile sur mon siège avec ma détresse pour seule compagnie. Le RER repart, je respire mais me sens livide, j’ouvre les yeux sur ma vie qui n’a plus de sens...
Bon sang ! Pourquoi je n’y arrive pas ? Je le veux si fort pourtant...
Tous les matins c’est le même rituel et à chaque fois je crois que je vais y arriver... je pense que j’en suis capable, mon esprit se sent prêt, fort. Quitter le métro à cette station me permettrait de gagner un temps précieux sur une journée déjà bien remplie. Mais non, impossible de descendre à cette foutue Avenue Foch !
Mon esprit me répète que c’est du passé, que cette histoire est terminée, qu’il faut aller de l’avant maintenant, que rien ne peut plus être entrepris désormais. Si mon esprit répète cela chaque matin, c’est pour inciter mon corps à agir. Mais mon corps ne peut pas entendre cette version-ci. Il garde le souvenir de ce matin de 1998 où la vie était magnifique jusqu’à ce que le métro s’arrête à l’Avenue Foch.
Je viens de décrocher mon premier emploi de photographe, nous sommes en mai et la vie me sourit. L’appartement que je recherchais vient de se libérer. Marcel, le garçon du troisième me fait de l’œil et j’ai bien l’intention de l’inviter à dîner dès que j’aurai du mobilier dans ma cuisine et de la vaisselle pour plus d'une personne. Le printemps s’installe pour de bon sur Paris, le soleil devient chaud. Il est 7h10 ce matin-là, je pars au travail, le cœur léger, les cheveux au vent, j’ai rendez-vous chez le directeur avec mes collègues pour une présentation des nouveaux projets. J’ai de l’énergie à revendre et une furieuse envie de vivre, de photographier le monde ! Nous sommes le jeudi 15 mai 1998.
De chez moi, j’ai 6 arrêts de métro pour arriver au boulot ! Le rêve... quel parisien peut se vanter de faire un si court trajet pour se rendre au travail ? Je suis une veinarde... Tout va bien pour moi, je chantonne en descendant sous terre, je porte une robe à fleurs, ma veste en jeans, mon appareil photo en bandoulière et ce matin, j’ai osé le mascara noir pour agrandir mes yeux bleus ! Je viens de fêter mes 23 ans.
Je saute dans le métro, m’assied et regarde les gens autour de moi. Je n’ai jamais réussi à me plonger dans un livre ou lire un journal dans le RER, pas même prendre une photo. Je suis avec tous ces gens, en route pour le travail, j’ai l’impression de faire partie d’un univers, d’une masse unie. Je me fonds dans le décor, je découvre les stations et ressens chaque secousse, freinage et accélération de la rame. J’imagine toutes les photos que je pourrais prendre de ces instants, de ces visages endormis.
Avenue Foch : c’est là que je sors. Bousculade, jeu d’épaule et me voici déjà en train de parcourir le long couloir carrelé de blanc, je tiens mon objectif avec une main protectrice et réfléchis aux projets de l’entreprise, aux perspectives que ceux-ci m’offriront et à comment je pourrai me profiler avec mes compétences fraîchement acquises et mon enthousiasme. Peut-être que j’aurai l’opportunité de voyager, faire du reportage ? J’aimerai voir l’Amérique du Sud... Je suis dans mes pensées et soudain c’est le choc.
Tout se passe vite, le contact brutal de ces deux hommes, anonymes dans la foule qui m’enserrent et m’emmènent. Je ne comprends pas. Je proteste, tente de me dégager de leur étreinte mais l’étau se resserre. Ils me tiennent fermement et me guident dans ces toilettes obscures, refermant subitement la porte. Mon appareil photo percute la poignée...l’objectif ne s’en remettra pas, lui non plus. Que se passe-t-il ? Où est la foule ? Un des hommes me plaque contre le mur, l’autre déboutonne son pantalon. Je comprends ce qu’il m’arrive, je panique et découvre que je ne peux pas me dégager de cette étreinte. Je crie ! Des mains s’enroulent autour de mon cou, ma robe est relevée brusquement. Sans parole, sans regard, ces individus sans visage s’emparent de ma légèreté, de mon âme et de mon corps tremblant contre cette porte froide mais bien isolée d’un point de vue phonique. Je ferme alors les yeux, je me tais et je débranche mon esprit.
Mon corps est resté seul, ce jour-là, dans les toilettes infectes de cette bouche de métro. Il a été meurtri, sali, il a souffert, il souffre toujours. Ma chair n’arrive pas à oublier. L’esprit s’était échappé pour ne pas voir, pour ne pas créer de souvenir.
Une fois ces monstres partis, je me suis relevée, j’ai lissé mes habits et remis de l’ordre dans mes cheveux en grelottant, j’ai placé mon appareil photo brisé autour de mon cou et j’ai continué mon chemin en tentant de garder la tête droite.
Je n’ai plus vu personne depuis ce matin-là, je suis devenue une ombre. J’ai avancé dans la vie comme on avance sur un escalator. Je ne comprends toujours pas comment ça m’est arrivé. Pourquoi, je n’ai jamais rien dit ? Je me suis juste promis, que cette histoire ne viendrait pas troubler le reste de ma vie.
Aujourd’hui, je ne suis plus rien. Je ne rêve plus, je ne croque plus la vie, je la regarde juste au travers de mon objectif cassé. Et comme lui, je suis en miette.
Ma vie s’est arrêtée à 23 ans. Mon fantôme essaie de réconcilier mon corps et mon esprit chaque matin lors de l’arrivée du métro à cet arrêt de l’Avenue Foch. L’esprit l’encourage mais le corps n’y arrive pas, il ne peut pas se lever, pas à cette station. Pourtant, quelques minutes plus tard, me voici à l’arrêt suivant, à quelques centaines de mètres de la station précédente, le trouble semble se dissiper. Je me lève, je tiens sur mes jambes, je sors du métro et reviens sur mon chemin pour rejoindre le bureau. Ma journée se poursuit...

PRIX

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Rosalpina Rosa · il y a
N'avons-nous pas quelque chose à fêter ce soir ? Bravo ma chère !!! J'imagine ton héroïne, essayant de franchir cette foutue marche... Elle n'y arrive pas et lorsque l'on comprend pourquoi, c'est rude ! Un jour, elle aura recollé les morceaux brisés en elle et elle y arrivera !!!!
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
merci ma chère Rosa !! Oui elle va y arriver...
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Pascal Depresle · il y a
Un univers glaçant qui est bon, très bon. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra. Mon univers aussi, comme Tropique et tant d'autres choses.
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
Bien plus doux votre univers du 7.24 .... je m'y retrouve bien aussi !!! j'ai voté pour vous...
Bonne journée

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Pascal Depresle · il y a
Merci Nancy
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Alec Mojerev · il y a
Félicitations Nancy pour l'atmosphère - quelque peu anxiogène - créée par votre texte, l'effroi et l'angoisse sont parfaitement retranscrits.
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
Merci ! Oui le sujet est angoissant !!
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Denys de Jovilliers · il y a
Cette descente aura-t-elle une fin ? Sujet douloureux et difficile à traiter. Vous avez réussi à le faire.
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
Merci
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Partner · il y a
Une descente dans le métro qui se transforme en descente en enfer.
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
Oui !! Pas sûr d’obtenir le prix de la RATP mais peut être une réalité lorsqu’on parle de metro
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Arlo · il y a
Un très beau détour par votre TTC. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème "j'avais l'soleil au fond des yeux " de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
Merci, j’irai lire votre texte...
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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien écrit qui fait peur ! Bravo ! Mes votes ! Une invitation à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
Merci ! J’irai lire votre texte...
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour,Nancy ! Grâce à vos votes, “De l’Autre Côté de Notre Monde” est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Keith Simmonds · il y a
Merci d’avance, Nancy! A bientôt !
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Abi Allano · il y a
Un texte bien mené pour une histoire effroyable.
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Nancy Kaenel Rossel · il y a
Merci !
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