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J'ai (quelques) ans

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Maeva Gai

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Minuit.

La plaine traduit l'écho du sifflement lointain d'un géant éperdu de chagrin, me murmurant à l'oreille le secret de sa tragique histoire. Dans la candeur de la mélodie, je me suis laissée bercer en fermant les yeux, allongée au pied d'un arbre qui accueillit l'assoupissement imminent de mon corps et de mon esprit. Tanguant sur le fil entre l'éveil et le sommeil, je caressai d'une main la mousse grimpante à l'écorce, aussi tendrement que si elle eut été la joue d'un amoureux. Mais comme elle m'a échappée, la vision de ma main, lorsque je la cherche ! Toute recouverte par un écoulement de brume qui apparut comme par magie, déversant sa lave silencieuse dans toute la plaine, coursant les fleurs vagabondes, rattrapant les herbes malicieuses, imposant son règne à la nature qui, frissonnante, accueillait le nouvel ordre dictatorial sans protester.
Puis le brouillard devint si dense que je pus m'envelopper dans ses épaisseurs, me couvrir du manteau que m'offrait les ténèbres et m'y blottir mollement jusqu'à ressentir la chaleur des bras d'un père aimant un soir d'hiver. J'étais redevenue petite fille qui barbote dans la mousse duveteuse du bain, éclaboussant d'eau tiède les courageux prétendants à mon trône de savon et à ma couronne de shampoing, et dont le rire rafraîchit le cœur comme l'éclatement délicat de milliers de bulles s'élevant dans les airs. Au milieu de la brume opaque je me créais des jeux, moi qui avait fait tomber les nuages à mes pieds ou bien qui m'était sans m'en rendre compte réfugiée dans les cieux par quelques évaporations imaginaires. Douce, si douce fut l'enfance retrouvée.
Un cri a déchiré le tissu qui entourait la réalité. Vif et saisissant, ciseaux aiguisés des songes, il me sépara de l'enveloppe délicieuse qui me protégeait tantôt et me ramena au vide. Dans une dissipation immédiate, tout avait disparu, aussi vite que cela était venu. D'une aspiration à la paille, le géant à la chanson avait englouti la crème Chantilly dans laquelle j'étais plongée et me voilà pataugeante dans un dessert sans saveur, dans une mare de glace fondue, dans une déception alimentaire. Il s'est léché les lèvres, le vilain, le cruel qui se régale des restes du balbutiement de ma vie, m'obligeant à parler à nouveau quand je savourais à peine, comme avant, les temps de babillage.
La petite fille m'a quitté. Noyée dans la baignoire désertée de mousse. L'eau fourbe s'est infiltrée dans ses poumons et elle suffoque, et je pleurai, je pleurai, les larmes de l'eau de la baignoire, mes joues ruisselaient de l'eau maudite de la baignoire et je ne puis plus me déguiser, la brume étant partie sans que je ne puisse me dissimuler derrière elle et cacher la honte des sanglots.
Chaque âge est prétexte pour la honte des sanglots.
Il semblait désolé, le géant. Il a cessé de chanter. Il avait le cœur brisé je crois, en me disant adieu. Il fit demi-tour, il s'en alla, « attends, attends ! » Je tentai de le rattraper, je courus aussi vite que je pus, jusqu'à perde haleine. La ramasser me fit perdre quelques précieuses secondes et lui, avec ses grattes-ciel de jambes, continuait sa fuite comme le tuyau de ma baignoire. Je finis par perdre sa trace.

J'ai entendu la plaine traduire l'écho de ton sifflement lointain, toi qui si souvent as eu le cœur brisé, géant. J'ai chanté, moi aussi, pour faire le deuil de la petite fille qui disait jadis, un jour je serais grande comme un géant.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'imagination et d'originalité pour ce beau conte si agréable à lire ! Mon vote ! Une invitation à lire “Mon Amour” qui est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Joris Rodríguez · il y a
Évidemment
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Pascal Depresle · il y a
Un magnifique conte qui parle à l'imaginaire. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Loulou Le Karibou · il y a
La toile traduit l'écho du sifflement lointain d'une jeune femme éperdue de talent, me murmurant à l'oreille la bonne tenue de son chemin.
A voté !

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Maeva Gai · il y a
Quel joli compliment, merci!
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Françoise Grand'Homme · il y a
Comme un conte. la petite fille et le géant
J'ai aimé les images, de mousse, de nuage et de chagrin. Les mots nous entraînent dans cet univers de bulle imaginaire, côtoyant la réalité.

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