J'ai pris perpète

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Ah non, s’te plaît, pour pleurer, change d’adresse ! J’ai rien que mes oreilles, mes yeux, puis trois pôv’ doigts qui bougent à peine. Tu vas me laisser au moins ça tranquille, que j’aie pas que misère à supporter. Les copines, tu parles d’une plaie ! Je peux même pas pas te regarder, tu te plantes en gros plan sous mes mirettes. Et je vois ton pif d’un peu plus près, avec ses nasses et ses points noirs. T’es bien vilaine, c’est pas la peine d’en rajouter. Montre-moi autre chose que ta trogne qui braille. T’as bien un décolleté, quelque chose de sympa à me mettre sous la dent. Ici les infirmières sont pas toutes des beautés. Y en a même qui sont laides, et d’autres c’est des hommes. Tellement longtemps que je n’ai pas touché une femme que je me contenterais même de toi, des fois que tes tétons sachent encore se tenir.

Faut me comprendre, j’ai rien que mes oreilles, mes yeux. Un peu de peau, un tout petit carré de chair blonde, dans cet univers bien trop blanc, ne cause de tort à personne. Des mois que je suis sous globe, comme emprisonné dans la glace, sans pouvoir dire ni faire, à la merci de tout. Ne sentant rien mais sachant tout, et désespéré de savoir. Alors, voir, juste voir, c’est parfois le début d’un tout petit bonheur.

Parfois c’est un ami qui vient. Me parle comme il peut, me sort des lieux communs, quelques blagues. Se gratte le menton, se demande ce que je fous là, dans mon bocal. Me lâche un sourire, me dit qu’il reviendra. C’est un ami à qui je manque et je fais mon possible pour exister encore, forçant le regard pour mieux me faire entendre, signifier ma présence. Je participe à ma manière, et ça aussi, c’est un petit bout de bonheur. Ça me relie au monde, même de loin. Faut me comprendre, j’ai rien que mes yeux, mes oreilles. Plutôt « la pluie et le beau temps » qu’un ballet d’infirmiers auscultant mon néant.

Quand c’est ma femme, là c’est plus dur. Je n’ai à lui offrir que trois doigts laborieux essayant de transmettre le peu de qui je suis. Mais suis-je encore quelqu’un quand sa main me caresse et que je le devine à l’ombre sur mon front... Et on peut bien y mettre tout ce qu’on voudra, toute ma chair est sourde, lourde de ne pouvoir répondre.
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Cerise R. · il y a
Très réaliste, à tel point qu’on a envie d’intervenir ! Je décrète humblement que vos textes mériteraient un recueil à eux seuls... Merci
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cendrine borragini-durant · il y a
Oh vraiment, merci, Cerise. :-)
Si ce texte est si réaliste, c'est qu'il s'inspire d'un cas réel, hélas...

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Fredo la douleur · il y a
Quand le corps devient prison et que l'esprit doit céder à ses caprices. Juste les yeux pour pleurer ou lorgner, c'est selon... Quand l'acharnement thérapeutique confine à la cruauté...
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AQéda A. · il y a
Street life ! Great !
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Marie Quinio · il y a
Un thème douloureux... vivre prisonnier de son propre corps...
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cendrine borragini-durant · il y a
Ce n'est plus vivre...
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Pascale Fusette · il y a
Très beau texte, si véritable...
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cendrine borragini-durant · il y a
Hélas, Pascale....
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Safia Salam · il y a
Toutes mes condoléances pour votre ami. Il y a dans le secteur médical des situations tellement inhumaines, là même où on attendrait le plus de chaleur et d'empathie. Je suis vraiment désolée pour la vie qu'à vécue votre ami ces dernières années et pour le sort de beaucoup d'autres personnes comme lui.
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci beaucoup, Safia, pour votre commentaire empreint de bienveillance. Mon ami est libéré, et c'est là l'essentiel.
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Vrac · il y a
Trois doigts qui devraient avoir le droit de se lever pour dire stop
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cendrine borragini-durant · il y a
Entièrement d'accord, Vrac
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Fleur A. · il y a
Un texte sombre
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Brigitte G. · il y a
Une histoire sombre racontée avec la froideur qui convient pour faire prendre conscience au lecteur de l’inhumanité de la situation.
C’est glaçant et la mort est une délivrance.

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cendrine borragini-durant · il y a
Merci pour votre commentaire, Brigitte :-)
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Long John Loodmer · il y a
Pas beaucoup d'espoir dans ton texte. C'est vrai qu'avec perpète...
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cendrine borragini-durant · il y a
Pas beaucoup d'espoir parce qu'il n'y en avait pas...
Comme je l'ai dit plus bas à Benjamin, je me suis mise à la place d'un ami qui a malheureusement vécu cet enfer d'être enfermé dans son corps. Il en est sorti...les pieds devant. C'est pas gai mais c'est ce qu'il pouvait lui arriver de mieux. Bon dimanche quand même ;-)

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