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J'ai en moi tant de cadavres...

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Marie Vincent

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FINALISTE
Sélection Public

J’ai en moi tant de cadavres, tant d’espoirs décomposés... Paroles muselées, cris étouffés sous des amas de peur, ou des monceaux d’angoisses. Tant d’envies bâillonnées par de fausses croyances, inculquées, soigneusement, à coups de craies ou... de bâtons. Féroces préjugés. Mes idées ? Menottées, cherchent à se libérer. En vain. Se libérer de quoi ? Ils les ont enchaînées. Je pensais que le ciel était bleu : ils ont raison, le ciel est noir. Je pensais que mon frère était bon ; ils ont raison, mon frère est mort. Ils m’ont dit aussi : tu es un soleil, et tu peux tout brûler. Ne crois plus à la vie, car elle n’est pas ici. Tu n’as ni père, ni mère, ni frère, ni amis. Voilà ce qu’ils m’ont dit : viens avec nous, tu n’as plus d’endroit où aller.
J’ai en moi tant de cadavres, tant d’espoirs décomposés... Kidnappé, ils m’ont bien élevé. Entraîné. Dressé. D’agneau ils m’ont changé en loup, le plus cruel, le plus féroce. Sous mes yeux, mon père est mort, ils l’ont tué. Le soleil brillait, m’aveuglait. Et puis ils m’ont donné un jouet : un beau fusil, trop lourd à porter.
Mon premier crime ? Je ne sais pas. Dans mon village, on jouait à la guerre. Avec eux, pour de vrai. Ils me donnaient à manger comme à un chien, sauf que... je suis un loup, le plus cruel, le plus féroce. J’ai voulu mordre. Le soleil brillait, brûlait, ma peau noire cuisait, du charbon. Ils m’ont torturé, drogué, violé.
Banalités.
J’ai en moi tant de cadavres, tant d’espoirs décomposés. Un massacre de plus. Machine à tuer. La douleur ? Immunisé...
Tu le vois dans mes yeux, la couleur de la mort. Noire, plus sombre encore que ma peau, noire. Tu le sens sur ma peau, l’odeur de la charogne. Innocence envolé, volée, le cœur caché sous des monceaux de chairs calcinées. Humanité figée, niée. Illusions atrophiées. À jamais.
Pourtant, je suis debout, encore. Pourtant je rêve... et je revois ma mère... et je voudrais pleurer. Pleurer ? Je ne sais plus. Jouer ? Je ne sais plus. Un jour j’ai voulu fuir. Le soleil brillait, brûlait.
J’ai en moi tant de cadavres, tant d’espoir à recomposer. La culpabilité, encore. Je sais ce que j’ai fait. Je ne peux l’oublier. L’enfer est toujours là, sous des monceaux de douleurs... traumatisé. Mais je ne suis plus seul. Ma nouvelle famille, elle, est là pour m’aider. Ils me disent le ciel est bleu ; ils ont raison le ciel est bleu. Ils me disent ; tu es un soleil, tu peux briller. Je ne suis plus un loup, le plus cruel, le plus féroce. Je ne suis plus agneau. Je suis vivant. C’est tout. Et je peux témoigner.
J'étais un enfant soldat , là-bas en RDC.

PRIX

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Mourad de La Montagne · il y a
Très beau, et très actuel ... merci.
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Marie Vincent · il y a
Merci à vous de ce passage :)
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Doumé76 · il y a
Très beau texte, content de vous avoir découvert. N'avons nous, pas aussi, tant de cadavres enfouis.
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Marie Vincent · il y a
Merci:)
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RAC · il y a
Vaste sujet.
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Laurent Martin · il y a
Cela mériterait un article
Ce genre de texte est nécessaire, d'intérêt public
Tres belle plume, je vais aller voir vos autres oeuvres!
Laurent

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Marie Vincent · il y a
Merci pour ce passage et pour ce commentaire :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Je veux bien mourir par votre plume. Mais, de grâce, ne me chatouillez pas avant :)
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Sensen · il y a
Il est nécessaire d'écrire cette terrible réalité. Vous le fait très bien.
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Loodmer · il y a
J'étais passé du temps où je ne votais plus. Désolé ! J'essaierais de me rattraper la prochaine fois
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Marie Vincent · il y a
Ah ah ... vous vous êtes remis à voter?
Alors je me remettrai à écrire sur short rien que pour vous!

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Loodmer · il y a
J'en suis ravi et comme un malheur n'arrive jamais seul, je sévis aussi dans les concours. Celui d'automne par exemple ☺☺
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Nicolas Juliam · il y a
Fort ce texte, avec un titre qui interpelle (j'ai toujours trouvé que le choix d'un titre est essentiel dans l'écriture). J'arrive bien après mais j'ai accroché.
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Marie Vincent · il y a
Merci pour ce passage ...et ce commentaire
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Randolph · il y a
J'arrive un peu tard, mais que ce texte me plaît !!! Vous dites beaucoup, chaque mot pesé.
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Marie Vincent · il y a
Merci à vous ! !
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Thomas Besch · il y a
puissant
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