Jacques et sa mémoire

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Je veux vous parler de tout ce qui traverse l'âme, en passant par les tripes, le coeur et la cervelle.  [+]

Jacques a l'esprit fébrile.
C'est tout ce qui lui reste de précieux d'ailleurs, son esprit. Son corps est foutu, il le traîne comme un prisonnier traîne son boulet.
Il ne peut plus gagner ces lointains horizons qui lui manquent terriblement à en perdre la raison. Il est là, le cul vissé sur son Rocking Chair à se balancer d'avant en arrière pour se calmer. Il reste planqué le plus clair de son temps au fond du jardin dans ce vieux cabanon tout déglingué qu'il avait sommairement aménagé, loin de la vue cauchemardesque de ses misérables descendants qui vivent plus loin, dans sa vieille maison qu'il ne rejoint qu'à la nuit tombée.
Il ne les supporte plus et ne veut plus de leur compagnie, d'aucuns d'entre eux et depuis un bout de temps. Elle est tellement lourde de conséquences si désastreuses pour lui.

Ils ne s'intéressent à rien d'autre qu'à leurs foutus réseaux sociaux, que lui considère comme un énorme suicide mental. Ils partagent tout, tout le temps comme des zombies, le dos voûté et la tête comme suspendue au-dessus de leurs téléphones, perdus dans des relations virtuelles sans ne jamais s'arrêter. Et c'est pareil dans la rue, ils passent souvent à côté d'un regard à croiser, de quelqu'un à aider, de tout, de l'essentiel, de la réalité. Ils font un étalage maladif et massif de conneries en tout genre, de leurs joies et de leurs peines sans l'once d'une pudeur, complètement envoûté par le bleu hypnotique de leurs écrans froids et stériles.
Pour lui, c'est non. On ne partage rien tant qu'on ne foule pas le même chemin et il n'y a pas de vrai partage qui ne soit pas précédé d'une poignée de main ou d'une chaleureuse embrassade.
Il déteste ça et c'est sans appel.
Il sait aussi, que dans ce siècle, dans cette sordide mascarade où tout se monétise, où l'argent achète les sentiments et ce, dans un terrible processus de déshumanisation, qu' ils ont l'air définitivement possédés par cette triste passion.
Il n'y a pas si longtemps d'ailleurs, il avait lu dans la presse qu'on pouvait même louer des amis aujourd'hui, le temps de faire du shopping, quelques photos, histoire de se broder un simulacre de vie. Pathétique.
Et lui n'avait strictement rien à faire avec ça.

Il lève sa lourde carcasse esquintée tant bien que mal en s'appuyant sur sa fidèle canne épée, et d'une main pisse dans un seau. Il ne sortira pas de sa cabane tant qu'ils ne seront pas couchés, comme tous les jours.
Il leur avait donné comme stricte consigne de ne pas venir, jamais.
Et qu'ils ne s'approchent surtout pas.
Il a un fusil avec des cartouches chargées de gros sel, des fois qu'ils n'aient pas bien compris la règle.
Jacques en a gros sur la patate et il ne pourra plus pardonner tellement qu'ils l'ont flingué.

Il retourne s'asseoir en se laissant tomber de tout son poids. Il pousse un long soupir et se roule une cigarette qu'il allume de suite. En prenant une bouffée, il se dit qu'elles ne l'ont pas tué comme promis sur le paquet, c'est pourtant écrit en gros et noir sur blanc. Comme il le regrette, ça lui aurait peut être évité de devoir supporter trop longtemps cette horde d'idiots patentés. À ses yeux, ce ne sont plus que des décérébrés qui n'ont ni nerfs, ni ossatures. Ils sont vidés de leurs essences vitales et leurs existences ne sont que de lentes successions de riens.

Lui, il n'avait jamais quitté l'école sacrée de la rue. Il était allé à la rencontre des mémoires vivantes. Il avait cherché des monstres et des légendes. Il avait aimé tant de gens, tant de femmes. Il avait bourlingué, de quartier en quartier, de ville en ville, de pays en pays, pour en apprendre chaque jours un peu plus sur ceux qui font l'humanité et donc la vie. Il avait emprunté quelques fois des routes au hasard toujours poussé par un bel espoir. Il s'était perdu, il s'était retrouvé, souvent par amour.
Il avait maintes fois embrassé la liberté, en marchant sans but précis avec ce fou de Vladimir, au mépris du froid sur les trottoirs enneigés de Saint-Pétersbourg, en dansant la Mazurka toute la nuit avec les anciens de Mazovie en Pologne, en embrassant amoureusement une fille sans pareille beauté à Vérone, en voguant sur l'Euphrate, sur le Tigre ou bien sur le Nil. Il avait même, lui semble-t-il, dans un écho fantomatique, entendu le cri de guerre des Spartiates sur les Thermopyles !

Enfin, voyons ! Il fallait que ça cogne, que son cœur batte pour une bonne raison ! Telle était sa passion. Cela avait été toute sa vie, c'était son œuvre.
Sa mémoire est sa force, c'est tout ce qui l'anime, c'est son unique empire, le plus beau des trésors, son seul héritage, mais ils n'en veulent absolument rien, lui préférant les prophètes technologiques et leurs faux espoirs aux lueurs éphémères comme peut en produire ce monde moderne. Les liens sont rompus et il sait dans sa profonde colère, que c'est un terrible gâchis, cette célébration de la vie que fut la sienne et qu'ils allaient laisser sombrer dans un définitif oubli.
Mais il n'a plus, malgré sa colère, le goût à la lutte et se laisse aller à ce triste abandon, résigné à ce que sa mémoire soit dévorée par la terre sans aucune transmission. La vraie mort.

Jacques est fatigué, il n'en peut plus de voir tous ces esprits se condamner, avec tant de ferveur à cet éternel hiver.
Il ne désire rien de plus que le repos, loin de ce monde devenu triste à en crever et qu'il en crève d'ailleurs, doucement et sûrement en espérant enfin partir et que si ce n'est pas ce soir, ce sera peut-être demain.
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