2
min

Jacques a dit

Image de Didier Jacquot

Didier Jacquot

164 lectures

16

Qualifié

C’est difficile à défendre devant un juge et je ne m’étais pas mal trituré les neurones pour trouver autre chose avant le rendez-vous, dormant mal les nuits précédentes et ne dormant carrément pas la nuit même, cette rencontre me tournait les boyaux, je passais mon temps à me gratter le front, les bras, le dos, des fourmis de partout, de la sueur par-dessus, et d’ailleurs rien n’y faisait, même pas les douches que je ne cessais d’aller prendre, ne sachant plus si c’était pour me laver, ou pour me rafraîchir, sans doute un peu des deux, mais je n’étais plus sûr de rien, même pas la climatisation qu’à la longue j’ai fini par arracher, trop chaud, trop froid, c’était en fait plus simple et plus terrible que cela, je faisais les cent pas, les mille pas, terré dans cette chambre d’hôtel qui me brûlait les yeux, tellement je bloquais sur le seul argument que j’avais à lui donner, à ce crétin en cravate derrière son bureau, rien d’autre à lui dire et je mesurais comme ça ne pesait rien, rien du tout face à tous les alinéas de ses bouquins rouges, lui que j’imaginais dans sa petite maison, avec ses proprets et sa belle bagnole, son gazon tondu ras la motte et ses merveilleuses relations avec ses voisins, et je me grattais encore, les bras cette fois, putain de merde, qu’est-ce qu’il pourrait bien comprendre à toute cette âpreté, lui, dans son monde lisse, que savait-il de son corps, de ses tatouages, de ses montées d’adrénaline, des bouteilles qu’elle laissait rouler partout jusqu’à des fois tomber dessus le gamin dans les bras, qu’est-ce qu’il pouvait comprendre, lui, comme il me glaçait soudain ce rire, il était si aigüe, si dedans, si gorge déployée que je m’épongeais le front, et comment alors lui expliquer, à cet homme de loi et de droit, dont je me fichais qu’il le soit, droit ou pas, comment lui expliquer que pendant toutes ces années, presque chaque jour durant, j’avais tenu
avec juste quelques mots, modestes ficelles d’un pantin qui est toujours là chaque matin de tous ces jours-là, et chaque soir, pendu à son fil de mots, agrippé plutôt, on a les survies que l’on peut, oui, comment lui dire que ces mots aidaient, tenaient, donnaient sens, sans cesse et sans que cela se voie, je les fredonnais, alors qu’elle dormait dans son vomi quand elle ne me courait pas après avec des bouteilles, les mêmes avec lesquelles elle étalait la pâte quand prise d’une fringale elle se mettait en tête de faire une tarte, tant pis si elle l’oubliait, tant pis si une fumée âcre finissait par sortir du four, tant pis si le môme hurlait et si elle reprenait une bière pour ne pas lui filer une claque, oui, comment lui dire qu’un jour, je n’ai pas pu faire autrement que le prendre dans mes bras, le môme, regardant le désastre que nous avions semé, le regardant une dernière fois, faisant un flou de tout ça et partant, coupable et innocent, le coupable portant l’innocent, pensant que oui, bien sûr, monsieur le juge, bien sûr qu’on est toujours deux dans un désastre, mais là nous étions trois, et je devais faire quelque chose, et je ne savais pas quoi faire, pendu au refrain, jusqu’à cette nuit de trop où je n’ai pas pu faire autrement que de prendre l’enfant dans mes bras et de m’en aller loin d’elle, les tripes en tenailles.

« Pars, surtout ne te retourne pas
Pars, fais ce que tu dois faire sans moi
Quoiqu’il arrive je serai toujours avec toi
Alors pars et surtout ne te retourne pas
Oh pars... mais l’enfant
L’enfant il est là il est avec moi
C’est drôle quand il joue il est comme toi
Impatient Il a du cœur
Il aime la vie
Et la mort ne lui fait pas peur. »

Jacques Higelin, Monsieur le juge. Il a sauvé la vie de ce môme.
C’est écrit dans vos bouquins qu’une chanson peut vous sauver la vie ?

PRIX

Image de Eté 2017
16

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Bravo pour ce texte prenant et audacieux dans la forme (1 seule phrase en un long paragraphe !?...). Mon vote.
·
Image de Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Un texte fort en émotions. Pas facile d'être père. Pas facile de savoir décider, trancher, se positionner. Pas facile en sachant que quoi que l'on décide il y aura des chagrins, des souffrances. Mon vote :-)
Je vous invite à venir rencontrer mes personnages cherchant à sortir de l'anonymat :-)
Votre visite leur ouvrira la porte de l'espoir :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

·
Image de Didier Jacquot
Didier Jacquot · il y a
merci !
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Un homme en proie aux démons du quotidien et aux doutes. On craint pour sa vie, celle de l'enfant et de sa femme et finalement il prend la meilleure décision soufflée par une chanson !
·
Image de Didier Jacquot
Didier Jacquot · il y a
merci !
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Un court récit qui prend de l'épaisseur au fil des lignes. Une histoire d'un père au coeur de l'humain.
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
"C'est mon fils . Ma bataille." Je vote
·
Image de Bruno Verdelli
Bruno Verdelli · il y a
La paternité doit prendre aussi ses responsabilités! Bravo
·
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
Lu et approuvé par l 'écureuil : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Pars et l'enfant que je t'avais fait, deux petits chefs d'oeuvre d'higelin, Areski, et B Fontaine. Le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" catégorie poésie été. Bonne journée à vous.
·
Image de Arkhant
Arkhant · il y a
Atypique, et jolie référence au Père Higelin. Je vote !
Si vous en avez la curiosité, je vous invite à découvrir mon "Noir Sec". Un peu sulfureux, mais enfin...
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/noir-sec

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce joli style, cette belle plume pour Une histoire prenante ! Mon vote !
Merci de venir assister à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

·
Image de Didier Jacquot
Didier Jacquot · il y a
merci :-)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Là-bas, au fond du café. Silhouette. Des cheveux qui dépassent d’un manteau, des mains posées sur une table, un verre de bière, deux boucles d’oreilles, des yeux sans le vague. En venant,...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Elle plaquait ses pieds dans la boue luisante. Flop, flop, flop. Les manches de l’anorak trop grand cachaient les mains et ses cheveux bruns flottaient sur les épaules. Flop, flop, flop. Les ...