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Zurglub

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FINALISTE
Sélection Public

Spasmes des morts dans l’oubli des nuit-tombes. Les obus cognent. Exhument les repos intranquilles.

Sa mémoire gangrène. Cherche à démêler les temps. Des scènes étranges le hantent. C’est un horizon maudit qu’on ne peut plus regarder, c’est l’obstination des baïonnettes à revenir au silence des canons, et des corps par milliers, gonflés, démembrés, qui l’observent en silence, le jour et la nuit.

Il se croyait seul. Incapable de sortir de ce trou, jacques se souvient avoir appelé, longtemps. Sans réponse. Peut-être n’avait-il plus assez de voix. Ou personne n’a entendu. Mais quelqu’un est là. Étrange présence recroquevillée, dont le visage boursouflé et noir se fond presque avec la terre.

Ce n’est pas tant cette présence qui le surprend. C’est ce visage, qu’il connaît, sans reconnaître. Si je pouvais en estomper la noirceur, se dit jacques en tirant de sa vareuse dévastée un morceau de tissu. Étrange tissu. D’une blancheur incongrue, violente, irréelle, et qui fait jaillir dans sa mémoire des images par grappes, comme du shrapnel : cris, éclairs, odeurs, longues marches dans l’obscurité, pieds qui hurlent...

jacques se souvient maintenant. Ils n’étaient pas en première ligne. Mais personne n’a crié : un éclair, un souffle et du sang indolore sur son ventre, beaucoup. Après seulement, le bruit et les cris. Et puis plus rien.

Étrange tissu immaculé entre ses mains noires. Qui lui rappelle... Le voile de son aimée à l’église, la nappe épaisse sur la table des dimanches, les longues draperies étendues au soleil. Ce mouchoir où elle a pleuré quand il est monté dans ce train avec ceux du village. Et puis ces feuilles où écrire les longues promesses de retour, aux moments calmes. Ce blanc, c’est aussi le blanc du silence qui l’obsède, celui qu’il imagine juste avant les sanglots le jour où il rentrera. S’il rentre.

Mais ses mains sont noires. Et dans un coin de sa tête, il y a l’image d’une grande horloge dont le balancier fauche les secondes sans que les aiguilles n’avancent.

Terreur sombre des terres minées. Les canons font silence.

Les baïonnettes ! se souvient jacques, c’est toujours quand les canons se taisent que les baïonnettes reviennent ! Du fond de son trou, il se redresse comme il peut, le regard rivé sur ce grand tissu blanc.

Reddition ? se demande jacques.

Sifflent frelons fous dans le noir de la terre. Noire noirceur des combats.
Des bottes arpentent la terre qui régurgite une charpie de vivants et de morts qu’elle n’a pu digérer.

Ça geint. Ça tousse. Ça pleure. Ça s’écoule dans la gueule des baïonnettes comme le poisseux des eaux mortes.

jacques ne se rappelle plus comment il en est arrivé là, mais il marche, sans rien dire, il marche vers l’arrière des baïonnettes. Il n’a plus rien à porter désormais, il marche au rythme du brancard qui porte ce corps au visage boursouflé et noir.

Au loin tonne un canon lent comme un glas.

Ils atteignent un village en ruines. Sur ce qu’il reste de la grand place, des galons, des chevaux, des ordres et des rangs. A droite les morts, à gauche les vivants. jacques, séparé du brancard, salue son camarade d’un geste de la main qu’aucune baïonnette ne réprimande.

Les ordres et les langues se font écho : « En colonne par dix ! Comptez-vous ! », « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 ! », « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 ! », « Vorwärts ! »

C’est au tour de la colonne de jacques : « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 ! », « 10 ! » crie jacques tandis que le décompte rebondit de colonne en colonne « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 ! », « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 ! »

« J’ai dit 10 ! C’est moi le 10 ! C’est moi ! » hurle jacques terrorisé, tandis que tous les autres s’éloignent entre les baïonnettes, le laissant seul, sur cette place désertée.

« C’est moi le 10 ! »

PRIX

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MCV · il y a
Remarquable!
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Yoann Bruyères · il y a
C'est très bien écrit, intense et prenant, une seule remarque je n'ai pas trouvé ça très clair sur la fin. Je soupçonnais qu'il soit déjà mort, mais le texte ne le confirme pas (ou bien il me manque une référence à propos des chiffres). Bravo pour ce texte !
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Adlyne Bonhomme · il y a
Mon vote arrive trop tard dommage, mes felicitations pour ce grand texte

Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Potter · il y a
Bravo, ma voix pour ce texte remarquable félicitations !!
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

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Signé Tristus · il y a
C est superbe, une belle prose photogtraphique qui me prend aux tripes.merci
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Lalili · il y a
Une vision inattendue et qui semble pourtant terriblement réaliste, émaillée de très belles images.
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Hibernia Boann · il y a
Je vote bien tard pardonnez-moi. J'ai aimé vous lire. Une idée originale et un récit bien mené. L'histoire d'une âme errante sur les lieux de son trépas. Un champ de bataille qu'il hante depuis sa mort violente. Vous méritiez de finir parmi les finalistes, bravo !
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Loute · il y a
C'est superbe ! Pauvre Jacques qui ne reverra jamais son aimée et les nappes épaisses du dimanche. Bravo pour cette belle histoire d'un point de vue fantomatique !
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Virgo34 · il y a
Un texte magnifique, plein d'émotion.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Jean Roulet Androny · il y a
Épouvantablement beau !
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