Jack /01

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Plume à la main, c'est l'esprit affuté que je donne de mon temps aux mots. J'œuvre au cœur de la nuit avec un filet à papillons, à la poursuite des rêves que j'enferme dans un bocal pour mieux  [+]

Le hasard, c'est ainsi que je fonctionne. Partenaire imprévisible, il me guide dans la confusion nocturne au gré de nouvelles rencontres, aussi brèves qu'excitantes. Que ce soit au-dessus des toits, au cœur d'allées étroites ou dissimulé par un soubassement malsain aux murs biscornus et aux effluves d'urines, je parcours les bas-fonds de cet endroit à la recherche de papillons de nuit. Ceux-là même aux ailes blanches et grises percées d'un œil unique : celui de la vérité.

Avec pour seul outil un aiguillon aussi effilés que la lame d'un rasoir, je guette avide de curiosité, le moment idéal pour faire jaillir sous la clarté lunaire mon œuvre picturale. Je n'en suis encore qu'aux balbutiements des premiers instants, mes mains hésitantes et mes gestes maladroits en sont la preuve. Désormais il ne s'agit plus de souris, de rats ou de chats de gouttière tendrement amadoués avant d'être rapidement exécutés, mais d'un être doué de conscience et de réflexion qui se débattra pour survivre autant que je lutterai pour faire durer mon plaisir.

A défaut d'être en position dominante sur tous les plans, j'ai besoin d'une proie déjà blessée par la cruauté du destin, une qui sera facile à maîtriser et qui renoncera vite. Toutefois, d'expérience je sais que rien n'est facile, que même la plus faible des victimes peut devenir redoutable une fois acculée. C'est la raison pour laquelle j'anticipe, la plupart du temps, un chemin de traverse qui me permettra de fuir, bien qu'une fois le pied à l'étrier je déteste renoncer. Certes la prudence empiète parfois sur le hasard, toujours est-il que je ne décide pas de qui ou de quoi sera fait mon trophée.

Ces éphémères nocturnes sont nombreux et aucun ne se ressemble si ce n'est qu'ils sont fascinés par les lueurs vives qui caressent les ombres les plus sournoises. Lorsqu'ils finissent enfin rassasiés, ivres et éblouis, j'entre dans la danse, je les séduis encore un peu et je leurs proposent une balade au clair de lune.
Cette fois ce sera une petite rousse aux yeux bleus, si jeune que j'en ai des frissons. Elle parle beaucoup pour se rassurer, prétend être étudiante, mais ne cache pas pour autant son jeu. Elle pense à moi comme à un client un peu nerveux qui cherche un coin isolé pour l'étreindre en échange de quelques livres sterling. Je suis bien plus que cela, sans doute le réalisera-t-elle trop tard ! Sous son air angélique, elle traîne des pieds, fait mine d'être sauvage et quelque peu farouche, mais semble me suivre dans l'obscurité en toute connaissance de cause. Le petit parc public à deux pas de mon lieu de vie fera parfaitement l'affaire et me permettra de rester en alerte au plus près des faits. Je m'arrête devant un épais buisson fleuri de perles immaculées et je l'invite poliment à se faufiler derrière celui-ci. Capricieuse, elle exige d'être payée avant, prétextant que je dois être un drôle de gentleman pour désirer ainsi batifoler derrière un vulgaire fourré. J'avance quelques penchants égarés entre l'exhibition et la perversité. Sans s'en offusquer outre mesure, elle insiste toutefois. Résigné, je lui accorde la moitié de son prix et lui promets l'autre moitié une fois sa prestation achevée. Elle grimace un instant, mais y consent avant de se glisser à quatre pattes derrière le massif. Après avoir jeté un bref coup d'œil alentour pour m'assurer toute discrétion, j'empoigne le manche de ma lame avant de me m'enfoncer à corps perdu dans le buisson. Ce fut bref et sans plaisir ou tout juste celui d'une écharde plantée dans le doigt. A vrai dire je n'ai presque rien senti. La lame du couteau adroitement retournée sur ma gorge fut aussi incisive que chirurgicale. Un genou fragile mais puissant plaqué sur ma poitrine m'a empêché toutes initiatives et lui a permis de ne pas finir écrasé sous le poids mort de mon corps inerte. Une fois ma dépouille renversée sur le côté, l'idée de m'ouvrir les entrailles lui a traversé l'esprit au point de lui en démanger les mains, mais je n'étais pas exactement ce qu'elle recherchait : mon corps d'homme ne l'intéressait pas et elle se contenterait des quelques billets présents dans mon portefeuille comme simple forme de dédommagement. Après tout Jack n'était pas tout à fait né !





4 Mai 2016

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Miss Free · il y a
Votre écriture est vraiment captivante! Le "sujet" a déjà fait l'objet de nombreux écrits mais vous avez une manière bien personnelle de nous en parler!
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Nastasia B · il y a
Une fin tout à fait surprenante. Bien amenée.
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Nastasia B · il y a
P. S. : je me permets, en appendice, de vous signaler deux petites coquilles orthographiques. Le " e " final du verbe parcourir au début et celui que vous avez placé à la fin du mot " fourré ". Bien évidemment, vous pouvez effacer cet appendice dès que vous l'aurez lu.
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Lucile de la Rivière · il y a
Bien vu. Merci beaucoup pour votre commentaire. Je n'efface pas les remarques et les critiques de qui que ce soit c'est ce qui donne de la vie au texte.
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Nastasia B · il y a
idem pour le dernier mot de la nouvelle, mais j'ai pensé que cela pouvait être fait exprès en fonction de la suite que vous voulez imprimer à l'histoire.
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Lucile de la Rivière · il y a
Jack étant un prénom masculin...
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Nastasia B · il y a
Certes, mais j'ai déjà lu Faulkner et je sais que cela ne veut pas forcément dire grand-chose.

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