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J'accuse !

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Christian Pluche

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J’avais appelé le premier avocat trouvé dans les pages jaunes de l’annuaire papier conservé depuis des années. B, à la lettre B, il y avait cette femme, Alexandra Bessi. Je suis tombé sur une voix féminine. Il me fallait la rencontrer au plus vite, l’affaire était de la plus haute importance. Je me montrais insistant, à la limite de l’impolitesse. J’avais dit Alexandra Bessi et non pas Maître Bessi. J’appelais les médecins par leur nom sans leur donner du Docteur, alors je ne lui donnais pas non plus du Maître. « Ni dieu ni maître », même si j’avais besoin d’un avocat pour me faire entendre.

Deux jours à patienter avant de la rencontrer, à mûrir mon projet qui fera d’elle l’avocate la plus célèbre de France, loin devant Dupont-Moretti ou Jacques Vergès. J’étais dans mon bon droit et j’attaquais l’Etat Français, Alexandra était le bras armé qui me rendrait justice...

Elle était encore dans sa robe d’avocat, les cheveux réunis en un chignon strict dont aucune mèche ne dépassait. Encore sous le coup d’un procès perdu, je le sentais. Elle était plus jeune que je ne l’avais imaginé, presque une débutante. Être à la barre, plaider pour une cause qui allait connaître un retentissement tous les média, c’était une chance pour elle. Un peu tendu et crispé, je ne trouvais pas les mots qui font mouche.
Je restais factuel, des faits rien que des faits. Elle avait l’intelligence nécessaire pour les organiser en une suite logique qui nous donnerait raison.
— Alexandra, je voulais vous rencontrer et vous demander si vous accepteriez d’être mon avocate dans cette affaire. Je compte porter plainte contre l’Etat...
— Pour quel motif ?
— Un vol, et le vol le plus important qu’on puisse imaginer...

Elle me regardait, intriguée, et nota mon nom sur la feuille de papier qu’elle avait posé sur son marocain. Puis elle me demanda mon adresse, téléphone et adresse Internet. Une première étape de franchie, elle avait mordu à l’hameçon... J’enchaînais alors dans un souffle pour ne pas la perdre dans les détails.

— L’Etat m’a volé deux mois de ma vie. Confiné pendant deux mois dans mon appartement, hors de ma vie d’avant cette décision arbitraire et liberticide. Huit longues semaines qui m’ont privé de mon quotidien, banal, je l’admets, mais c’était le mien !
Placé de force à l’isolement j’étais innocent. Le mitard comme on dit dans l’univers carcéral, le mitard qui rend fou les plus costauds, les durs à cuire, ceux à qui on ne la fait pas, j’y étais plongé. Le silence à la place du bruit de la ville, alors je demande réparation... J’étais fier de ma tirade, mais je la voyais hésiter.
— Pourquoi vous défendre alors que c’est la population toute entière qui a perdu deux mois de sa vie ?
— Parce que je vous le demande Alexandra ! Nous serons les premiers, suivis par d’autres, vous serez une pionnière dans le monde de la Justice !

Alors je lui ai expliqué l’enfer d’un quotidien qu’elle connaissait déjà, où tous les jours se ressemblent. Où il faut remplir soi-même une autorisation débile qui vous permet de sortir uniquement pour un motif valable (cocher la bonne case). Aller acheter sa baguette, se dégourdir les jambes en tournant en rond autour de son domicile, mais pas la possibilité d’acheter un livre... Deux mois d’abrutissement, qui laissent des traces. Deux mois au mitard avec comme seul lien avec le monde réel, les informations anxiogènes. Les morts comptabilisés chaque jour, la bravoure du personnel hospitalier saluée et applaudie. Et puis la petitesse de l’esprit humain, prêt à dénoncer un voisin qui ne respectait pas les nouvelles règles qui voulaient le bien de tous.

Alors oui, Alexandra, je vous demande d’attaquer l’Etat, de me faire le porte-parole de ceux qui ont suivi aveuglément l’ordre de se barricader chez eux, qui spontanément ont fait provision de papier hygiénique et de conserves. Je vous demande de me faire le porte-parole de ces foules qui ont limité leur univers à un rayon d’un kilomètre. Si j’obtiens réparation, l’argent ne remplacera jamais les huit semaines volées, spoliées. Huit semaines, cinquante-six jours, combien de minutes, de secondes volées ?

Le temps est le bien le plus précieux dont nous disposons et sa privation est un crime... contre l’homme. C’est pourquoi Alexandra, je vous demande, je vous implore d’accepter cette affaire. Vous serez le phare qui éclaire la conscience de l’humanité...

Le temps passé ne se retrouve pas, jamais. Alors, vous demanderez le confinement du gouvernement tout entier. A l’Elysée, Matignon et dans les ministères, peu importe la prison. Deux mois dans une vie, c’est peu et beaucoup à la fois... Je vous le dis Alexandra, Sartre s’est trompé quand il dit « L’enfer, c’est les autres ». L’enfer c’est la solitude et le confinement...
Elle prenait des notes, relevait la tête en silence et remontait ses lunettes sur son petit nez. Elle restait silencieuse, elle posa son stylo et ajouta :
— Sartre n’est pas mon auteur favori, je lui préfère Camus, sa pensée mûrie au soleil de la Méditerranée et des gens de peu. Elle sourit et réfléchit un long moment. Meursault contre l’Etat français, cela ne manque pas... de piquant... J’accepte de vous représenter, mais j’ai besoin d’en savoir un peu plus...
— Comme beaucoup bien sûr, je suis resté deux mois chez moi, seul. Et je ne suis pas fier de mon attitude dictée par la peur. Et maintenant j’ai peur de ma peur. Peur de n’être qu’un maillon d’une chaîne qui mène à la perte de nos libertés, qui nous laissent sans réaction dans le grand troupeau bêlant. Vous gagnerez la gloire et la reconnaissance. Mais surtout vous éveillerez les consciences assommées par leur propre peur...
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Brandon Ngniaouo · il y a
Bravo à vous pour ce pamphlet très osé. Ça me rappelle " j'accuse " de Victor Hugo je crois.
Bravo à vous, ma modeste voix.
Je vous prie de me soutenir en allant voter pour mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs. ( s'il vous plaît bien évidemment )
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
Et à me laisser quelques commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Atoutva · il y a
Cela nous aidera-t-il à voir la vie autrement ?
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Christian Pluche · il y a
Optimiste je le pense, mais les ruées pour prendre en drive sa dose de malbouffe me laisse perplexe...
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Norsk · il y a
Si au moins les gouvernants pouvaient rendre compte de leurs actes... Ou même ne serait-ce que s'excuser ?...
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Christian Pluche · il y a
Oui ! du style, "je vous ai dit que les masques ne servaient à rien parce qu'on en n'avait pas. Maintenant ils sont efficaces et obligatoires dans les transports en commun parce qu'on en a".
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Fabienne Liarsou · il y a
Assez d’accord avec toi. Ce qui m’agace, c’est que l’on me dicte ce que je suis dans l’obligation de faire. Ce qui soulève les questions sur la liberté individuelle, les droits de l’homme, etc...
J’aimerais une suite à ce texte. C’est prévu ?

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Christian Pluche · il y a
Oui, pour la plupart nous avons obéi. tétanisés par la nouvelle, par la peur. en si peu de temps nous acceptons collectivement de voir réduites nos libertés. Un processus à décortiquer, pour éviter des dérives...
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Sylvie Talant · il y a
Je ne suis pas d'accord non plus avec ce texte qui tient davantage du réquisitoire que de l'imaginaire et culpabilise les lecteurs qui ont respecté le confinement en les traitant de "troupeaux bêlants". En cette fin de confinement censée être progressive, mais quand les gens n'ont pas le droit ils prennent le gauche, on voit des groupes de machos très déconfinés qui circulent bras dessus bras dessous dans les couloirs des centres commerciaux, parlant fort, ne portant pas de masques, ne vous laissant aucune distance de sécurité. On voit aussi traîner sur le sol pas mal de masques dont on s'est débarrassé après utilisations en les balançant sur les trottoirs. Voilà qui est un acte de civisme pas "bêlant", je suppose ? Le virus n'a pas disparu malgré le beau temps. Des gens continuent de mourir. Refuser le confinement quad il s'impose comme le fait ce narrateur j'appelle ça de l'homicide.
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Christian Pluche · il y a
Je respecte votre position Sylvie, si je parle de troupeaux c'est par référence au mécanisme décortiqué avec talent (!) dans "matin brun" (et bien plus que moi !), et j'exprimais simplement le fait d'avoir peur de sa propre peur, pour soi et les autres, qui vous amène à accepter une restriction de liberté...
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Praz · il y a
Je ne suis pas d’accord : le confinement m’a maintenu en bonne santé, moi et ma famille et mes amis. Pendant ces deux mois bizarres, j’ai télé travaillé et j’ai écrit plusieurs nouvelles , dont deux sur le confinement,qui n’apparaissent pas sur short Édition car elles sont trop longues. Je ne me suis pas ennuyé une seule minute, à tel point que je ne profite pas vraiment du deconfinement. Seule une balade en ville montre que la période est anormale ( j’habite en zone rouge)
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Christian Pluche · il y a
Oui, je suis d'accord, deux mois qui poussent à l'introspection, à voir la vie autrement... mais saurons-nous garder les prémices de changement que nous avons ressenti ?
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Philippe Barbier · il y a
EXCELLENT , mes compliments
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Christian Pluche · il y a
Merci Philippe !
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Ginette Vijaya · il y a
L'avocat devra porter votre demande au juge et lui demander d'accepter de recevoir la demande du client . Le juge va-t-il trouver la demande recevable ? Là est toute la question .
Ensuite le procès est long , très long . Dix étapes à franchir avant que soit débattu le plaise au tribunal et ensuite vous recevrez la réponse par courrier.

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Viviane Fournier · il y a
ben je trouve l'idée géniale, le ton superbe, l'écriture si porteuse d'émotions graves de sourires légers de pensées réelles... puis Sartre Camus .. puis un cri dans la plume.... j'ai adoré !
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Christian Pluche · il y a
Merci beaucoup Viviane de ce retour !
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Paul Thery · il y a
La pauvre ne sait pas dans quel guêpier elle vient de se fourrer... Ou alors elle ne sait pas dire non ?

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