J'annonce la mort

il y a
2 min
71
lectures
1

Écrire pour dire mais aussi raconter, vous démêlerez peut-être le réel du faux  [+]

Aujourd'hui, j'ai annoncé la mort d'un enfant de 15 mois. Et vous, qu'avez vous fait de votre journée ?

J'accompagne la mort, pourtant, je n'ai pas de faux et je ne suis pas un spectre habillé de noir. La mort approche aussi en jeans, chemise slim avec une petite barbe de trois jours. Je vous explique le pire de vos cauchemars et je suis payé pour le faire. Je suis l'oiseau de mauvaise augure, je suis le signe des temps difficiles.

Oui, les co-voyageurs de mon bus et de mon RER qui m'amène exécuter ces épouvantables paroles ne le soupçonnent pas. Ma musique est à fond et c'est le seul détail qui vous marquera ce jour-là. Rien ne me distingue du commun des mortels. Quelqu'un doit s'en charger. Dois-je avoir honte d'aimer mon travail ?

Ne cherchez pas, il n'y a pas de bonnes façons pour dire l'horreur. Dire des banalités, voilà le départ de cette discussion macabre sur la vie et la mort. Ensuite, je cherche au plus profond de moi la force d'articuler ces quelques sons qui changeront votre existence à tout jamais. Vous oublierez mon nom mais jamais ma voix et ces quelques syllabes. Il y a cette suspension lorsque je pose ma main sur le coté de votre bras pour montrer un espace plus isolé, plus calme ou pour s'asseoir. Il y a l'attente, le temps d'un « tout est encore possible ». A ce moment là et à chaque fois, mon cœur bat la chamade comme à la première annonce. Mes jambes me portent à peine sous le poids de la sentence et de votre regard. Les premiers mots déclenchent des manifestations gestuelles chez vous que j’interprète et qui m'indique quelle vitesse mon débit de parole doit prendre. Vos mains se serrent ; votre menton tremble ; un mouchoir se dégage de votre poche. Vous tripotez votre portable inlassablement. Parfois, je fais une pause pour comprendre mes paroles. J'observe votre gorge et la salive passe difficilement. Moi, je respire calmement, vous, votre respiration est saccadée, votre cœur bat jusque dans vos tympans. Je reprends. Je n'ai pas de réponses à vos questions : « Pourquoi... Il n'a pas mérité ça... On aurait jamais dû... ». Une déferlante d'émotions : la colère, la tristesse, la rage. Je recevrai tous les maux qui émaneront de votre désespoir, de votre impuissance. Vous implorez un dieu, un prénom. Je n'essaye même pas de vous raisonner. La raison n'a rien à voir avec ce supplice. Le corps s'écroulera en arrière dans la chaise, il s’effondrera sur lui-même par la suite. Vous êtes déjà sans le savoir dans la première phase du deuil : le choc. Je n'annonce pas la mort, je vous annonce des jours de douleurs, des nuits d angoisses et une souffrance sans limite. J'associe des mots qui ne devraient jamais se croiser. L'inentendable est mon discours journalier. Insurmontable. J'ai conscience de la monstruosité de la situation dans votre regard. J'en pleurs aussi.

Vous pensez peut-être que je ne ressens rien : « il a l'habitude, c'est son boulot ». Vous m'imaginerez plaisanter avec des collègues à la sortie de cet entretien. Vous ignorez que les mots qui sortent de ma bouche font entrer des listes de prénoms dans ma mémoire. Vos histoires m'entaillent, ôte une part d'insouciance de ma vie. Des morceaux jonchent mon quotidien. Je ne regarde plus les gens de la même façon. Des détails m'alarment et je pense à vous fréquemment. C'est imperceptible, je serais avec mes proches à rire pour oublier les maudits de la semaine. Le soir, je n'ai rien à raconter quand je rentre, l'insoutenable ne se rapporte pas. Je me dois de vous rassurer, je me dois de vous soutenir. Ma tête explose à vouloir vous apaiser, de vous soulager. Mon bureau est la métropole de la souffrance. Je lutte, je lutte contre vos démons qui m'aspireraient dans la confusion de la situation. J'élabore une plaidoirie pour votre survie, pour ma survie. Ma vie aurait pu être autre, ma vie aurait pu être la votre... J'aurais pu me rencontrer. Pourtant, je n'ai pas peur, bien au contraire.
On n'évite pas l'inévitable. Mais en définitive, on ne rencontre l'impensable qu'une fois, on ne me rencontre qu'une fois et vous me « remercierez » pour cela.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Chantal Cadoret
Chantal Cadoret · il y a
C’est juste magnifiquement terrifiant.