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J'ai volé avec Roland Garros

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Joël Petit

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C’est aujourd’hui un grand jour, notre aéroplane va enfin sortir de l’atelier de la rue du Casino, l’artiste peintre Mesardé bien connu à Dinard a achevé sa toile hier vendredi à une heure avancée, pourvu que la peinture soit bien sèche !
En ce samedi 16 septembre 1911, notre Demoiselle, aéroplane monoplan élégant et haut sur pattes, bien entoilé, a fière allure, posée sur le chevalet de l’artiste, mais vu son envergure, il ne pourra pas passer par la porte de l’atelier, il va falloir en agrandir l’ouverture, allez, au travail !
Nous avons rendez-vous en contre-bas, sur la plage de l’Ecluse, avec monsieur Garros à 14 heures précises, nous a-t-il assuré. Oui, Roland Garros en personne, avec sa moustache épaisse et son habituelle casquette de laine vissée sur la tête – il faut faire vite et être à l’heure, pour pouvoir voler à ses côtés – on ne fait pas attendre ce Monsieur de l’aviation. Deux ouvriers sont à l’ouvrage, à la peine aussi, avec burins et masses ils cassent bruyamment et avec force les montants verticaux de notre atelier d’artiste. Pendant ce temps nos amis Pellot et Jarry fixent sommairement de la corde sur des piquets de bois, jalonnant ainsi le chemin que devra parcourir notre Demoiselle afin de rejoindre la plage, piste d’envol de sable fin, dès que la mer se sera retirée.
Sept cents mètres sont à parcourir, semés d’embûches diverses, sur un sol défoncé par endroits, au travers d’une foule de badauds enthousiastes et encombrants, hommes en costume d’été et femmes en chapeaux et robes légères.
Allons-y, face au casino puis à gauche toute par le boulevard de l’Ecluse !
Notre aéroplane sort enfin un bout d’aile de l’atelier. Tous les clients du casino sont sortis et espèrent voir ou apercevoir au travers de la foule notre bel oiseau. Un attroupement d'importance et grossissant dans la rue autour de l'atelier nous gêne dans notre manoeuvre. En passant de biais par la grande ouverture, maintenant suffisante, l’aéroplane est poussé puis retenu, encouragé aussi ; tout semble en mouvement pour une grande aventure avec tous ces gens curieux et gênants voulant la partager avec nous. Les deux grandes roues légères à l’avant de l’appareil avancent bien dans ce chemin pourtant irrégulier, j’aperçois maintenant la plage et la foule immense accourue de partout, avertie de l’événement : l’aviateur Roland Garros va une nouvelle fois décoller de Dinard, pour une démonstration au public à bord de son Blériot tout neuf.
Le temps calme est de bon augure pour assurer un bon décollage au départ de la plage : vingt ou trente mètres devraient suffire aux cent vingt kilos de notre oiseau pour s’élever dans le ciel. Monsieur Garros sera là pour nous conseiller les bonnes manoeuvres – lui, le maître, décolle en moins de vingt mètres, c’est vous dire !
Je sens un petit vent de nord-est, j’en aurai besoin pour y appuyer les ailes de ma jolie Demoiselle, une bonne portance sera nécessaire.
Je ne vois que la foule qui s’écarte au dernier moment pour nous laisser un passage, des gendarmes, à coups de sifflet nerveux, nous ouvrent un fin boyau juste nécessaire à notre avancée, nous filons vers le côté gauche de la plage, vers l’Hôtel Royal, monsieur Garros doit s’y trouver, couvant des yeux son Blériot magnifique. J’aperçois seulement le haut de la voilure de couleur grise et fragile de son aéroplane.
Toujours grâce aux gendarmes, nous fonçons droit sur ce petit groupe très affairé, le pilote prestigieux et son mécanicien. Roland Garros, homme simple et rigoureux, vient maintenant vers nous, pas vraiment pour nous saluer d’ailleurs, mais pour nous prêter main forte à pousser notre aéroplane, la mécanique est sa priorité, il sait que sans un minimum d’élan, les roues peuvent s’ensabler et se détériorer sans prévenir.
Notre décollage paraît imminent, mon mécanicien saisit à pleine main la pale de l’hélice en bois peint.
Il grimace. Son visage se ferme, il regarde ses doigts tout rouges..
La toile de l’artiste n’est pas sèche !

PRIX

Image de Printemps 2015
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Francine Lambert · il y a
En repassant, je me suis aperçue que je n'avais pas voté ! C'est fait, mieux vaut tard...
"Majeure " et "Imparfait" sont en finale, les soutiendrez-vous ?

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Francine Lambert · il y a
En repassant, je me suis aperçue que je n'avais pas voté ! C'est fait, mieux vaut tard...
"Majeure " et "Imparfait" sont en finale, les soutiendrez-vous ?

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Francine Lambert · il y a
Un récit qui nous plonge dans ces préparatifs de façon très vivante. La chute, inattendue, est savoureuse, je vote !
Et je vous propose de découvrir mon petit dernier " Imparfait " . . . à bientôt !

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Jean Calbrix · il y a
Comme du vécu sur ces temps héroïques. Bravo, Joël, pour le plaisir de lecture avec une chute étonnante où la réalité se confond avec le tableau ! Vous avez mon vote.
Merci d'avoir soutenu mon Lucky Luke. Il est maintenant en finale. Vous pouvez revoter pour lui si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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Emma A · il y a
Beaucoup aimé ce récit tout fin tout littéraire sans esbrouffe...
Vous devriez aimer un des derniers textes d'Alexandre Dauria...

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Claudel · il y a
Je profite de ce passage pour vous signaler que l'histoire de Jonas est
en finale et que vous pouvez revoter si vous le souhaitez :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-ferme

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Argan · il y a
Très jolie peinture ! J'adore Dinard et je vois la scène... +1 pour cet instant d'histoire... Au plaisir de se lire ! Argan qui vous invite juste à côté, à Saint Malo, rencontrer Aurore, l'invisible la reine des précaires de la ville close... http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/aurore-l-invisible-1
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Claudel · il y a
Excellent texte. Belle plume. Mon vote +1
Si vous avez quelques minutes : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-ferme

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François Duvernois · il y a
Beau récit, belle écriture qui nous transporte au début de l'aviation. Mon vote.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/embrasement-2

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