J’ai tant attendu ton retour

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Aime les mots. Courts, longs, angoissants, tendres, alambiqués, drôles, violents, absurdes… Aime quand les mots se rencontrent et racontent des histoires… Aime les entendre, les lire et les  [+]

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Il n'arrivait pas à y croire. Il avait tellement espéré, et elle avait fini par revenir. Jeanne était là, sur la terrasse, allongée sur une chaise longue. Elle était tellement belle. Le vent soulevait légèrement le tissu de sa robe bleue, celle avec les fines bretelles qu'il lui avait offerte lors d'une escapade à Biarritz. Il aurait aimé la rejoindre, lui tenir la main et contempler avec elle le cerisier en fleurs, magnifique en cette saison. Mais avant, il devait tout faire disparaître, effacer la moindre trace et oublier, comme si cela n'avait jamais existé.

« Je reviens bientôt, je n'en ai pas pour longtemps », lança-t-il.

Il sortit par derrière, traversa la cour et descendit les marches en pierre. La lourde porte en bois grinça lorsqu'il l'ouvrit et il eut un haut-le-cœur. L'air confiné dans la pièce avait comme une odeur de sang. Une odeur âcre et écœurante qui se mêlait à celle de l'eau de Javel. Il chercha à tâtons l'interrupteur. Les néons diffusèrent une lumière blafarde. Il se sentit soudain oppressé dans cette pièce au carrelage et aux murs blancs dans laquelle le moindre bruit résonnait. Il frissonna à l'idée d'avoir pu rester enfermé entre ces quatre murs si longtemps. Des heures passées, penché au-dessus de la table en métal à découper les chairs. Des gestes précis, méthodiques, qu'il réitérait chaque fois. Cela avait commencé quelques mois après le départ de Jeanne. Était-ce à cause de son absence, de la douleur et de la colère qu'il ressentait au plus profond de lui ? Il n'aurait su le dire. Un soir, il avait eu un déclic en voyant les jambes d'une jeune femme dans un bar. Il était parti précipitamment, effrayé par ses pensées et les émotions qu'elles faisaient naître en lui. Une obsession qui avait accaparé son esprit jour et nuit jusqu'à ce qu'il passe à l'acte.
Toujours le même déroulement. Observer les femmes, les détailler avec attention. Choisir celle qui correspondait le plus à son modèle. C'était primordial, il ne fallait pas se tromper. Ensuite, il y avait la phase de séduction. Une approche tout en douceur. Instaurer la confiance. Laisser son charme opérer et jouer de la faculté qu'il avait de faire rire. Il n'était jamais insistant. C'était toujours elles qui décidaient de venir chez lui. Cela se passait dans la chambre d'amis. Il n'aurait jamais pu le faire dans celle qu'il partageait autrefois avec Jeanne. Aucun rapport sexuel. Il ne les désirait pas. La mise à mort devait être rapide. À peine la femme déshabillée, il se plaçait derrière elle et, d'un geste sec, il serrait le cordon autour du cou. Ni plaisir, ni excitation. À cet instant, il devenait un automate, comme si son corps et son esprit ne lui appartenaient plus. La suite se passait dans la pièce aux murs blancs. Un travail d'artiste. Découper minutieusement, puis créer les différents moules en plâtre. Ils devaient tous être parfaits. Ensuite, détacher la peau de la chair, la nettoyer, la traiter, la modeler avec douceur. Exalté, oui, il l'était lorsqu'il faisait ce long travail qui demandait concentration et doigté. Il n'aurait su expliquer avec des mots la sensation qu'il ressentait alors ; c'était presque divin.
Des jambes galbées, des pieds à la forme égyptienne, des mains aux longs doigts de pianiste. Peu à peu, au fil des mois, sa collection avait envahi les étagères. De beaux trophées qu'il recouvrait de draps blancs pour les protéger de la poussière.

Immobile, il regarda les étagères vidées de leur contenu. C'était fini tout ça. Une parenthèse dans sa vie. Le retour de Jeanne l'avait apaisé. Il était redevenu l'homme d'avant, gentil, attentionné. Carnets, instruments, produits, il jeta tout dans des sacs plastiques. Il devait faire vite, Jeanne risquait de se poser des questions sur son absence prolongée. Il referma la minuscule fenêtre, une ouverture qu'il avait dû créer à cause de l'odeur fétide des chairs en décomposition et des produits toxiques. À travers la vitre, il contempla le parterre de fleurs. Toutes les femmes reposaient ici, chacune enveloppée dans un drap blanc. De belles sépultures sur lesquelles il avait semé des graines. Bleuets, coquelicots, boutons d'or, bourraches, cosmos. Des fleurs des champs toutes plus belles les unes que les autres.
Il jeta un dernier regard puis ferma la porte à double tour. Il savait qu'il ne reviendrait jamais dans la pièce aux murs blancs. Il monta les escaliers, alla dans la cuisine, se lava les mains puis prépara le plateau pour l'apéritif et se rendit sur la terrasse. « J'ai pris du Viré-Clessé, ton vin préféré », dit-il. Il ouvrit la bouteille, remplit deux verres et en posa un sur la petite table à côté de sa femme. Elle lui avait tellement manqué. « Tu es belle », murmura-t-il tout en faisant glisser derrière son oreille une mèche de cheveux blonds. Il s'allongea près d'elle, lui prit la main et sourit. Un stupide accident de voiture, mais il avait vaincu la mort. Jeanne était revenue. La seule chose qu'il n'avait pas réussi à faire, c'était lui rendre ses yeux rieurs. Il détestait les deux billes de verre cachées derrière les lunettes de soleil.

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Louise Calvi · il y a
Glaçant !

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