J'ai eu une courte nuit

il y a
3 min
579
lectures
179
Finaliste
Jury
Recommandé
Image de 4ème édition
Image de Très très courts

Disponible en :

Moi, je ferai du chien de traîneaux. Pour visiter le Pôle Nord, il n'y a pas mieux. Je serai emmitouflé dans trente-six épaisseurs de peaux de bêtes et je dirigerai ma meute par des grands cris farouches du genre : « Yeah ! » Mes huskies me comprendront et m'obéiront au doigt et à l'œil. Le soir, je les nourrirai de viande séchée et ils m'aimeront. J'adore leurs yeux bleus.
Georges, lui, pense que pour explorer le Grand Nord, il est préférable de savoir faire du ski. C'est pour ça qu'il a passé sa première étoile à Combloux pendant les vacances de février. Son père a payé ses cours. C'était cher, alors ils ont mangé des spaghettis pendant huit jours.
Pour la forêt indienne, d'après tous les bouquins que nous avons piqués à la bibliothèque, le mieux serait de circuler en éléphant. Il paraît que les boutiques de Bombay louent n'importe quoi pour pas grand-chose : une machine à raclette, un vélo, une planche à roulettes, un éléphant. Le père de Georges dit que pour voyager sur un éléphant, il ne faut pas avoir le mal de mer. Du coup, il préconiserait plutôt un bon 4x4.
Peu importe. On rencontrera sûrement un tigre. Dans ces régions, ça pullule. Je descendrai souplement de mon éléphant qui observera la scène d'un œil impavide, attendant avec impatience le moment où le fauve dévorera cet imbécile de touriste. Sauf que je m'approcherai doucement de la bête. À un mètre cinquante environ, nous nous défierons du regard. Il faudra que je pense à mettre mes lentilles. Le tigre émettra un léger feulement, puis – au grand dam de l'éléphant – il se laissera caresser. Calmement, je remonterai sur le pachyderme qui, subjugué par mon audace, me hissera sur son dos d'un coup de trompe. Georges me regardera avec ses yeux hagards. « T'es complètement fou », me dira-t-il.
Dans les montagnes Rocheuses, nous rendrons visite aux derniers Sioux, ou alors des Mohicans. Nous dormirons à la dure sous un tepee, richement décoré par le chef et ses subordonnés. Le soir, autour du feu de camp, ils nous honoreront, Georges et moi, de leurs danses traditionnelles. Des chants virils et gutturaux s'élèveront dans un rythme lancinant sous la voûte céleste. Les guerriers imploreront ainsi leurs dieux de manière à ce qu'ils se débrouillent pour que la chasse du lendemain soit prolifique. Nous nous coucherons bien après dix heures du soir. Le chef nous fera accompagner de squaws ravissantes. Georges ne saura pas pourquoi, son père aura refusé de le renseigner sur cette coutume.
Nous délaisserons le Sahara. Tout le monde s'y retrouve. Et puis Georges craindra de recevoir un grain de sable dans l'œil, ça lui donne de la conjonctivite.
Nous écrirons des livres évidemment. Nous serons invités à la télé. Il faudra qu'on dise qu'on est « entre deux avions », de façon à ce que l'interviewer ait bien conscience de la chance qu'il a eue de pouvoir nous parler. Nous serons en vêtements d'explorateurs et répondrons aux questions d'un air décontracté pour que les journalistes soient impressionnés par notre aisance. Ils n'auront jamais imaginé qu'il puisse encore exister une race d'hommes comme nous, capables de sillonner le monde à la recherche de nouvelles civilisations. Nous donnerons quelques autographes devant des jeunes files médusées, puis je profiterai de mon court séjour à Paris pour rendre visite à ma mémé.
Le lendemain, de nouveau appelé par l'aventure, je repartirai pour la Patagonie. Seul, car Georges abandonnera. Son père lui aura dit que « Ça va bien comme ça, vos conneries. » Il pensera que Georges a une grande carrière dans les banques, et qu'il est en train de la gâcher.
Sur le quai de la gare, nous nous donnerons une forte brassée. Georges aura les yeux humides. Il me dira de prendre soin de moi et d'envoyer des cartes postales.
Devant l'infini des paysages de la Patagonie, je ne penserai plus ni à Georges, ni à ma mémé. J'aurai appris à faire du cheval, je saurai ramener les immenses troupeaux de moutons à la raison, en tournoyant autour d'eux comme un fou, sur ma monture sauvage. Le soir, les fermiers me feront fête. Ils ne s'attendront pas à ce qu'un étranger puisse montrer autant de savoir-faire et d'audace dans leur métier. Il y aura un feu de camp comme chez les Sioux, mais pas de squaw pour aller se coucher.
Ensuite, j'embarquerai pour passer les quarantièmes rugissants. Rien que le nom, ça me donne la chair de poule. Georges n'aurait pas supporté l'épreuve. À la même heure, il sera dans le métro avec ses regrets et beaucoup de gens tristes autour de lui. Je refuserai de participer à la chasse à la baleine. Ma mémé qui vote écologiste ne serait pas d'accord. En passant le Cap de Bonne-Espérance, mon voilier démâtera. En plein océan, je lancerai un SOS ou un SMS. Enfin, quelque chose pour être sauvé, quoi... Un pétrolier norvégien se déroutera pour sauver ce courageux rescapé. Si la télé était là, ce ne serait pas mal...
« Mercier ! Vous avez bien dormi ? »
La figure haineuse de Raymond Dumoulin vient d'apparaître dans mon champ de vision. Les profs de géo ont tous pour détestable habitude de me hurler dans les oreilles à un moment donné de leurs cours.

Recommandé
179

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

#Explorateur

LN26

Il fut un temps où tout territoire où il se rendait était nouveau et merveilleux. Les autochtones étaient toujours ravis de rejoindre la civilisation qu’il représentait, et lui aimait discute... [+]

Très très courts

Disparue

Alicia Bouffay

« Une vraie mer intérieure, avec ses archipels, ses plages, ses bancs de sable. Mais aussi ses tempêtes où bien des navigateurs avaient fait naufrage. »
Je n'avais pas réussi à me leve... [+]