3
min

J'ai été vizir au Mali

Image de Prijgany

Prijgany

1465 lectures

217

FINALISTE
Sélection Public

L'art de fumer le cigare jusqu'au bout des ongles, m'est venu tout droit de Bamako, capitale du Mali.
En ce temps-là, j'étais ministre de l'extérieur, emploi peu reconnu en France, mais que j'avais conquis de haute lutte en battant au sabre avant le dixième round un vieux nègre d'origine Ottomane un peu blanchâtre sur le flanc droit qui se disait habile de ses mains – un as de l'arbalète Bantou, fabrication locale –, et des ses fesses, le meilleur de sa tribu pour la pratique de la luge sur pente asséchée.
Ainsi, chaque jour, ce travail que j'effectuais avec une sérénité de chacal, m'amenait sur des routes mal goudronnées, habillées le plus souvent d'étendues pierreuse bien inégales, qui me donnaient envie de dégobiller à chaque instant une quantité d'aliments représentant la valeur en poids d'un jeune tamanoir, largement pubère.
En fait, la présence à mes côtés de deux aigles imposants domestiqués par la communauté du Saint Esprit de Bamako, me retenait de rendre ce que ce que j'avalais lors d'une halte. Il fallait donc que j'approuve le chef de cette congrégation, ce ploutocrate autoritaire, sorte de pape-guérisseur-perfectionniste capable de transformer une couleuvre à collier en limace, sans l'aide de fourchettes et autres râteliers prohibés, tout en établissant un marathon carnavalesque autour de trois baobabs, disposés pour l'occasion en triangle isocèle.
La brousse était donc là, à ma droite, à ma gauche, devant, derrière, partout ; grandiose, féerique, spectaculaire brousse que je découvrais chaque jour davantage. N'était-elle pas ce couloir de cathédrale démolie, aboutissement d'un gigantesque chantier à l'abandon, berceau occulte d'une civilisation prolifique qui donna naissance à mon véhicule tout terrain empestant le caoutchouc surchauffé et le super carburant ?
Puis survenait le travail. Mon travail ; le seul travail que pouvait effectuer un ministre de l'extérieur. Agissant avec méthode, je retirais simplement l'envie aux animaux sauvages de tripoter l'habitacle du véhicule – exercice peu compliqué à dire vrai, car il me fallait tout simplement ensevelir la jeep en déroulant une épaisse bâche pliée en seize parties égales sur la banquette arrière –, puis, armé des aigles tournoyant au-dessus de ma tête, je m'enfonçais machette en main sous un soleil ardent, me préparant à dégainer de temps à autres un vaporisateur d'eau fraîche attelé à mon ceinturon de secours.
Commençait alors une marche éreintante à travers de hautes herbes parfois menaçantes. Des myriades d'insectes devaient se tordre après le passage de mes gros brodequins, piétinant le sol poussiéreux qu'il m'était difficile d'apercevoir.
Enfin, je retrouvais l'étroit sentier, ouvrage manuel construit à l'époque décadente et conservé intact par le passage incessant de phacochères, avant d'atterrir à ce point crucial impossible à décrire, étant une jonction invisible aux humains ne possédant pas le statut de ministre de l'extérieur.
M'accroupissant là, devant ce lot de graminacées rares, couleur de savane, je me mettais à cueillir une, deux, parfois même trois tiges, preuve essentielle, irréfutable, de mon passage dans cette zone d'inspection obligatoire.
Du temps me restait en général alloué : deux, parfois même trois heures de battement ; je sortais alors de la poche de ma veste dégageant une odeur de rouille d'occasion, deux biscuits beurrés que je distribuais aux aigles, et quatre ou cinq cigares de la Havane, que je m'empressais de consommer, m'évertuant à tenter de prolonger leur durée de vie en agissant comme un toubib, méticuleux envers son malade – je contribuais en fait à ralentir la combustion du tabac attaqué par une myriade d'étincelles.
Lamentablement encourageant, mais aussi curieusement déprimant.
Suant abondamment, suffocant presque, je revois encore mes doigts crispés, tenant l'ultime morceau de cigare, gros mégot ridicule propageant sa chaleur contenue à l'intérieur de ma chair, ma chair saine de ministre de l'extérieur ; alors je me mettais à gueuler comme un Khmer atteint par dix litres cinq de napalm en plein sommeil. Précisément, à ce moment-là, je n'étais plus moi-même. J'étais autre chose : le narval crachant du feu, le camembert installé sur une cible trouée par les flèches des gosses, le lézard coincé sous un bilboquet, le lion affamé, obligé de se nourrir de jonquilles fanées... Toutes ces effroyables curiosités, rejetées dans ce "aaaaaaaaahhhhhh", terrible, abominable, produit par mon maxillaire inférieur avec le concours de bien d'autres équipes d'organes n'appartenant qu'à moi seul, parvenaient à endommager le reste de mon corps.
Bonté divine, je tremblote encore et me souviendrai éternellement de cet apprentissage qui me fit accéder au professionnalisme, à cet art de fumer une vitole judicieusement.

Et un jour j'ai craqué. Les mains une fois encore tremblantes, le bout des doigts croustillants, enduits de suie, j'ai tendu ma lettre de démission à la personne chargée de la recevoir et enorgueilli par sa stupéfaction, j'ai quitté le Mali pour l'Europe, que je parcours maintenant de long en large, enseignant aux experts l'art de fumer le cigare jusqu'au bout des ongles.

PRIX

Image de Printemps 2016
217

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
Des petites doses de cynisme mais un bien beau voyage nourri de belles réflexions. Merci pour ce texte. A bientôt...
·
Image de Merlin28
Merlin28 · il y a
Merci pour ce bon moment de lecture.... entre la sérénité du chacal, le khmer et son napalm et le lézard coincé sous un bilboquet, j'hésite encore ;)
Prijgani si le coeur vous dit allez lire ma balade entre deux mondes au bord ee l'eau qui est en finale

·
Image de Joël Petit
Joël Petit · il y a
On y est c'est essentiel pour un bon texte, j'aime beaucoup ce type de récit d'aventure comme vous faites, bravo
·
Image de Marguerite
Marguerite · il y a
Moi, je suis la fée Viviane !
·
Image de Moeun Touch
Moeun Touch · il y a
Ah les cigares! La classe des grands hommes.
Belle histoire très bien écrite. Bravo.

·
Image de Nastasia B
Nastasia B · il y a
" qui se disait habile de ses mains " et non Kabyle de ses mains ! :-)
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Salut,Prijgany! Mon haïku, “En Plein Vol” est maintenant en Finale et je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance! Bonne soirée http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol
·
Image de Fleur de Tregor
Fleur de Tregor · il y a
Hum... dangereux les voyages dans la savane africaine !
·
Image de Alain Adam
Alain Adam · il y a
Je me suis levé de mon fauteuil,j'a lu et...j'ai voté pour ce Vizir très original et l'écriture fort intelligente...
·
Image de Dominique Hilloulin
Dominique Hilloulin · il y a
Quelle écriture ! Seriez vous Vizir de l'écriture également? Je clique! Mon poème finaliste été "la pomme au compotier" vous attend pour un adoubement, mieux! Un vote?
·