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J’ai vomi partout.

C’était ce qui m’écœurait le plus autrefois : les compagnons de beuverie occasionnels, ceux qui n’ont pas l’habitude et ne savent pas se tenir. Et voilà qu’à présent c’est mon tour.

Gueule de bois et serpillère du dimanche matin. Bon sang ! et tout ça pour trouver l’inspiration, ce qu’il faut être con ! Si je ne m’étais pas abonné à cet Atelier d’écriture via Internet ; si le thème de la semaine n’avait pas été « l’ivresse » ; si je n’avais pas galéré des jours et des jours dans l’espoir de trouver, non pas une idée, mais une particule d’idée, que dis-je, une poussière, un grain de moitié de semblant de départ, je ne serais pas là, tête vague et corps poisseux, à constater, sinistre, l’étendue des dégâts.

Il faut dire qu’il y a maintenant trois ans que je n’avais pas touché une goutte d’alcool. J’étais devenu un adorateur fervent du lait-fraise, de l’orange pressée. De l’eau minérale. J’avais vu de trop près le fond de l’abîme, assisté spectateur impuissant à ma lente dégringolade pour ne pas, un matin, m’éveiller en décidant d’arrêter les frais. Changer de vie. J’ai raconté ailleurs, dans un roman jamais paru, ces huit mois de fête et de folie, d’expériences sexuelles parfois
douteuses et ce désespoir qui me poignait aux tripes, me jetant dans les bras du bourbon, de la tequila rapido ou dans ceux d’autres hommes, auprès desquels je goûtais aux plaisirs suspects de l’abandon.

Je me suis rangé. Marié. Je mène une petite existence paisible et m’en satisfais pleinement.
Sauf que...

Sauf que parfois me prend l’envie de tout lâcher, de larguer les amarres et de laisser aller, laisser venir. Monter dans des trains oubliés, partir un beau matin sans laisser une adresse où me joindre, m’enivrer jusqu’à la folie de ma liberté retrouvée. Et me frapper des tequilas sur des bords de comptoirs, avec en fond sonore des bruits de ventilateur mal graissé, des joueurs de mah-jong, des dominos abattus avec force sur le formica des tables ébréchées, l’exotisme quoi, un vieux rêve à la Graham Greene, des Asies inventées, un horizon dessiné à grands traits malhabiles entre les pages de mon agenda, jamais rejoint.

Je me suis donc, hier soir, bourré la gueule sous prétexte documentaire. Ma femme était absente, la belle aubaine, une compétition de course à pied et moi, j’ai plongé la tête en avant dans les délices du bourbon.

Il y a d’abord eu la jouissance de l’anticipation : la bouteille qu’il m’a fallu acheter, l’installation, confortable, bien calé dans le canapé. Et ce premier verre que j’ai servi rempli jusqu’à ras bord, la couleur fauve du liquide, le sentiment d’être sur le point de faire une folie, et la faire.
Porter à mes lèvres le verre, savourer la première gorgée.
Oh ! la brûlure que j’avais cru oubliée et que si vite j’ai refaite mienne, le goût, la saveur, l’odeur, la sensation, la plénitude, oui, la plénitude enfin de l’homme qui s’enfile un bourbon par petites gorgées.
Il sent son corps devenir plus léger, son esprit s’aiguiser. Le rire et puis les larmes ne sont plus pour lui des terres inconnues, il flotte, désincarné, au-dessus des contingences humaines.

J’ai donc décollé doucement. La soirée commençait à peine. La musique bien sûr m’a aidé. J’avais commencé par un jazz de bon ton, notre habituel fond sonore pour nos bourgeoises réunions de copains assagis, mais très vite, j’ai fouillé dans mes souvenirs, ressorti les standards qui me tiraient les larmes, qui m’emmenaient au ciel, des trucs terribles à la fois tellement guimauve et tellement chargés de désespoir, de violence et de larmes, que j’en avais des frissons dans l’échine. Y’avait Purcell et Guidoni, Vivaldi et Bowie, des voix de haute-contre, des voix étranges et des voix d’anges, y’avait Alphaville Queen et Nomi, Billie Holiday, Susan Vega et après je sais plus, un assemblage d’un tel mauvais goût que c’en était harassant, une pure merveille d'éclectisme facile et de grands sentiments.
Tout ce qu’il me fallait.

Je pensais tenir le coup moins bien que je l’ai fait. Ce que je veux dire, c’est que je m’étais imaginé qu’une fois la bouteille de bourbon terminée, j’aurais atteint le summum de l’ivresse. Ensuite, je n’aurais plus eu qu’à aller me coucher, la tête pleine d’impressions, suffisamment pour produire une page ou deux bien senties.

Mais ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées.

Lorsque j’ai rencontré le cul de la bouteille, la soirée n’était pas vraiment très avancée et moi, je sentais bien qu’il me restait à découvrir une infinité de possibles. Trois ans ! Trois longues années sans jamais me murger la tronche, trois années d’accablante sagesse ! Il y avait le whiskie des invités : je lui ai sereinement fait un sort. Je n’avais plus besoin de verre : juste la bouteille, la bouteille et moi-même en une noce de frénétiques retrouvailles. Oh mon dieu, mon amour comme tu m’as manqué ! Comme j’ai pu si souvent t’appeler, t’espérer, sans savoir que tu m’étais tellement nécessaire ! Je riais, je chantais, mêlant des sanglots à mes rires, des
charretées de souvenirs remontaient que j’avais tenus enfouis sans jamais vouloir les laisser revenir en surface, coincé entre mes peurs et mes hésitations.

Après, j’ai croisé un fond de Martini. C’est lui, je crois, qui m’a rendu malade. Qui me fait pousser ce matin le balai brosse, la Javel et l’éponge pour effacer les traces de mes débordements.

Oui, c’est la faute au Martini. Ce vin doucereux, trop sucré, m’a mis l’estomac à l’envers. Je le saurai pour la prochaine fois.

La faute au Martini si je fais ce matin le ménage, grand nettoyage de printemps, au lieu de m’asseoir et de pondre ce texte dont personne ne veut. Voyons les choses bien en face : je ne suis pas poète, écrivain encore moins. Rien qu’un type qui s’ennuie, avec des dimanches qui gênent aux entournures et un goût de résignation tout au fond de la gorge, celui-là même qui m’a levé le cœur, rien à voir avec cet apéritif italien que j’incrimine parce qu’il faut bien, toujours, se trouver un coupable.

Lorsque j’aurais repris l’entraînement, je tiendrai bien mieux qu’hier soir. J’avancerai, ivre et la tête haute, plein à craquer de mon monde intérieur. Je rirai aux étoiles tout en pleurant mes amours mortes comme on dit, je n’écrirai plus une ligne, rien du tout, rien de rien, je ferai simplement de mes jours, de mes nuits, un immense poème festif traduit dans le bourbon, la tequila, la vodka aussi pourquoi pas, je l’avais oubliée celle-là. Viens, ma beauté, ma douce amie, excuse mon absence, réjouis-toi de mon retour, je revivrai ma vocation première, mes inaltérables amours. Enfin, je donnerai toute ma démesure.

Et là, vraiment, je serai un artiste.

PRIX

Image de Eté 2016
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Nadine Gazonneau · il y a
Complexité de la vie qui nous pousse souvent aux extrêmes. Votre histoire de vie est latente et prenante. Le vote de Tilee auteur de transparence.
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Lammari Hafida · il y a
Des sensations bien mises en valeur +1 Sur ma page mon texte en compétition merci
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Marie Dhislenc · il y a
Merci Laurette :)
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Marie Guzman · il y a
bonsoir Marie pour pouvoir nous répondre à nous vos lecteurs, vous pouvez le faire en cliquant sur répondre sur nos commentaires sinon nous n'avons pas la notification de votre passage ... merci à vous pour votre texte et bonne soirée ... passez sur ma page si le coeur vous en dit
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Marie Guzman · il y a
superbe retrouvaille ... et le choix de la musique j'applaudis ... ;-)
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Bisaigue12 · il y a
je propose trois A (A.A.A.) comme pour l'andouillette, tchintchin!
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Marie Dhislenc · il y a
Merci beaucoup et vive l'andouillette ;)
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Pascal · il y a
J'ai bu votre texte jusqu'à la lie, quelle ivresse ! De temps en temps il faut en passer par là pour apprécier le reste. En tout cas mon vote.
Si le cœur vous en dit, je vous invite à découvrir ma page et soutenir les poèmes qui vous plaisent. Merci.

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Christian Pluche · il y a
Score doublé ! "Un singe en hiver" n'est pas loin !
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Keith Simmonds · il y a
J'aime cette histoire bien racontée! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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