Itinérance dépaysante

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Finaliste
Jury
Image de 2020

Thème

Image de Très très court
Lola marchait dans les rues grenobloises. Ou plutôt, comme chaque soir, elle errait au gré de ses pas. Inlassablement, elle emportait son appareil photo avec elle. Mais l’inspiration l’avait quittée depuis longtemps et son errance s’achevait sans qu’elle ne prenne jamais aucun cliché. La ville ne l’attirait plus et elle se surprenait de plus en plus souvent à regarder du côté des montagnes. Cependant, ce soir-là, quelque chose avait changé : elle avait décidé de se rendre au refuge de la Lavey, dans le massif des Écrins. Le matin-même, depuis son bureau, elle avait entendu ses collègues l’évoquer autour de la machine à café et l’endroit lui avait semblé prometteur. Après quelques recherches sur Internet, sa décision était prise mais elle n’en avait parlé à personne.

Très tôt le samedi matin, Lola se leva et se rendit à pied à la gare routière. À 7h01, le bus de la ligne 3000 démarra et peu à peu la ville se clairsema. Les montagnes devinrent de plus en plus grandes, de plus en plus proches. Après une correspondance à Bourg d’Oisans, le bus n°3040 l’emmena jusqu’au hameau de Champhorent, à Saint-Christophe-en-Oisans. À 9h24, elle était arrivée à destination.

Elle suivit la direction qu’indiquait le panneau de randonnée pour le refuge de la Lavey et entreprit la descente. Pour Lola, qui n’était pas habituée à la montagne, débuter son périple par une descente lui sembla étrange. Elle eut peur de s’être trompée, hésita, se retourna et entreprit de se renseigner auprès d’un autre randonneur qui était en train de la dépasser. Celui-ci lui confirma qu’elle était bien dans la bonne direction et poursuivit son chemin, non sans lui dire que ses chaussures n’étaient guère adaptées : Lola portait une simple paire de baskets. Elle le remercia, haussa les épaules quand il eut le dos tourné et se remit en marche. Elle sentait le poids de son appareil photo dans son dos.

Une trentaine de minutes plus tard, après avoir doucement descendu la forte pente, elle arriva au très beau pont de pierres qui franchit le Vénéon. La couleur bleu glacé de l’eau, le vert intense des arbres et des conifères ainsi que la fraîcheur de l’air lui firent songer à des photos qu’elle avait vues d’un grand parc national du Canada, à moins que ce soit des États-Unis, elle n’était plus très certaine. Elle sortit son appareil, régla l’ouverture et photographia. C’était la première fois depuis de nombreux mois qu’elle appuyait sur le déclencheur et elle ressentit une petite sensation d’apaisement. Elle traversa le pont en laissant glisser doucement sa main sur les grosses pierres du parapet et continua. Très vite, elle perçut le vrombissement de la cascade de la Lavey mais un groupe d’une dizaine de randonneurs bruyants la dissuada de s’arrêter. Le sentier montait progressivement et le soleil était de plus en plus haut dans le ciel d’un bleu implacable. Parfois, des cailloux roulaient sous pieds, elle trébuchait mais réussissait toujours à conserver son équilibre.

Elle arriva au hameau de la Raja. Cet endroit paisible avec ses petites maisonnettes, un jardinet et un minuscule oratoire la frappa. Il n’y avait pas âme qui vive aux alentours. Elle s’assit sur un banc adossé au mur d’une maison et offrit son visage au soleil en fermant les yeux. Elle aurait pu s’endormir mais des voix toutes proches sur le sentier l’en empêchèrent et, comme mue par un ressort, elle se leva et courut se cacher derrière un tas de bois. Les randonneurs passèrent sans l’avoir vue. Son cœur se calma. Au bout d’un long moment, elle repartit.

Elle pénétra dans le vallon de la Lavey, le sentier suivait la rive droite du torrent. Elle appréciait d’entendre son grondement et, malgré la transpiration qui coulait le long de ses tempes et de son dos, elle avait l’impression de rester fraîche. Elle observa la flore qui était variée, colorée et remarqua une fleur étrange, faite de fils très légers qui se balançaient doucement au gré du petit vent. Comme elle n’avait aucune idée de son nom, elle décida de l’appeler la fleur aux cheveux. Elle prit de nombreuses photos du paysage, des sommets majestueux qui l’entouraient, des nuages et, surtout, des fleurs et des insectes dont de très beaux papillons. Elle aimait particulièrement utiliser le mode macro de son appareil et, jamais avant ce jour, elle n’avait autant profité.

Elle passa un second pont fermé par une barrière en bois qu'elle ouvrit et se retrouva sur la rive gauche du torrent. Elle se rapprochait du refuge de la Lavey et ressentait de l’appréhension car elle croisait de plus en plus de personnes. « Bonjour », lui disait-on. « Bonjour », se forçait-elle à répéter. Elle voulait désespérément être seule et n’avait pas pensé qu’il puisse y avoir tant de monde en montagne. Lorsqu’elle aperçut le refuge, les tablées pleines, les enfants juchés sur les rochers et les tentes dressées, elle resta immobile. Puis, lentement, elle fit demi-tour. Une autre idée lui était venue.

Revenue au hameau de la Raja, elle fit le tour de la plus petite maisonnette. Après quelques hésitations, elle tourna la poignée de la porte d’entrée qui ne céda pas. C’était ce qu’elle redoutait. Pendant ce temps, le soleil avait disparu derrière de gros nuages noirs et quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Elle entendit le lointain coup du tonnerre. Mais elle avait décidé qu’elle resterait ici. Les fenêtres aussi étaient closes mais, en forçant sur la plus petite d’entre elle, elle réussit à l’entrouvrir. Le loquet avait été mal enclenché et, avec un bout de bois, elle parvint à le relever. Elle fit passer son sac et, en se comprimant, se hissa à l’intérieur. L’orage s’était rapproché mais une grande sensation de paix s’empara d’elle. Elle sortit son livre et poursuivit sa lecture du « Garçon sauvage » de Paolo COGNETTI. Un auteur italien d’une trentaine d’années, comme elle, qui avait vécu plusieurs mois reclus loin du monde des hommes, dans une baita du Val d’Aoste. Il avait écrit : « Je pourrais me libérer de tout, sauf de la solitude. »
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Yannick Pagnoux · il y a
Une éloge et un auteur que je découvre.
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Tess Benedict · il y a
Il n'est pas toujours facile de trouver la solitude, même là où on s'attendrait le plus à la trouver. Reste à arpenter les plages en hiver...
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Willy Boder · il y a
Solitude amie ou ennemie. Bravo pour cette balade.
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Cyrille Conte · il y a
Il faut parfois forcer un peu les choses pour pouvoir se réfugier, enfin seul, avec pour unique compagnie un bon livre. Est-on pour autant un "sauvage" ?
Bravo Florence pour cette escapade loin des sentiers battus.
J'ai pour ma part, une évasion à vous proposer : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-promesse-d-evasion
Bonne finale et bonne lecture.

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M. Iraje · il y a
... et le MiraJe est de retour ...
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Vincent Zochowski · il y a
On voyage avec vous, mes voix ;)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Très belle inscription . Mes votes renouvelés.
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Fred Panassac · il y a
La décision de Lola crée la surprise. Une narration subtilement menée, qui allie la contemplation et l’action.
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Paul Jomon · il y a
Un texte qui débute descriptif, précis, factuel (notons les heures données à la minute près). Puis survient un instant hors du temps, pour soi tout seul, en rupture recherchée de repères. Sauf que...
Et le désir de solitude s'avive et s'impose (mais est-on seul avec un livre ?).

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De margotin · il y a
Bonne chance à vous