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Issues de secours

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Paco

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La porte du sommeil s’entrouvre après un deuxième somnifère à une heure du matin. Un étau compresse ma tête depuis le lever. Il relâche enfin ses mâchoires. Le premier n’a pas suffit à m’extirper des miasmes de ma torpeur diurne. Je ressasse les péripéties de la journée sans trouver d’issue. J’aspire à tomber dans un trou noir, sans relief. Mais les effets psychédéliques de mes hypnotiques colorent mes nuits et me laissent épuiser le jour. Les surdoses me font délirer. Je voyage dans des mondes improbables. Ils me rendent insupportable la réalité crasse de ce mois de novembre qui se profile. Je fais partie des drogués ordinaires, fournis en psychotropes par leur médecin traitant.

Demain c’est la Toussaint, la pire des fêtes chrétiennes. Non pas parce qu’elle fête les morts. J’aime mes morts et leurs chrysanthèmes, j’aime surtout qu’ils soient morts. Les grands-parents chiants et un beau-père vieillissant et lisse comme une toile cirée, désabusé et pesant. Sa disparition a redonné l’envie à ma mère de sortir. Bon, elle n’a pas ouvert beaucoup de portes. Le loto le dimanche, le ciné de quartier le mardi, le restau une fois par mois. Mais la vie lui est plus légère. Plus personne ne l’empêche de franchir des seuils. Elle s’est même déguisée en citrouille ce soir pour fêter Halloween entre copines. Là, en bas de l’immeuble, dans les mètres carrés sociaux d’habitude dévolus à la remise à niveau scolaire. Le bruit de leurs rires sonores et des portes claquées m’a maintenue en éveil. Mais là j’arrête enfin de penser, je m’abandonne. Mon corps lâche prise.

Je flotte dans un monde fragmenté. Le décor s’apparente à un vitrail de couleur. Les lumières de la quatre-voies en surplomb des espaces verts de la cité filtrent au travers des volets. Elles se réverbèrent en paillettes sur les murs. Le sifflement incessant de la circulation donne une impression d’acouphènes. Un scaphandre d’engourdissement m’enserre. L’inhalation profonde dans le masque de survie me procure une sensation étrange. Des blocs légers et des bandes effilochées nimbent mon corps de teintes délavées. L’apparition de masses rouges et orangées accélère la descente dans les profondeurs. Je navigue dans une atmosphère raréfiée. Le souffle de ma respiration tubulaire scande ma brasse empêtrée. Je m’endors lourdement dans cet univers kaléidoscopique, harassée de fatigue.

Le son marin du réveil électronique interrompt mon séjour aquatique. Sa répétition cristalline éveille ma conscience. L’appareil diffuse une lueur bleutée qui irradie en ondes au plafond. Un corset m’empêche de bouger. Je suis clouée au lit, les bras en croix. Je pèse une tonne. Les abysses me retiennent. Mes rêves me laissent échouée au bord de la grève qui ressemble à la couette achetée chez IKEA la semaine dernière. Je reprends ma respiration. Mes ouïes sont bouchées et je dois gober l’air. Le ciel de mon lit est d’un gris charbonneux, émaillé de nuages blanchâtres. La déliquescence du papier peint vaguement champêtre est à l’œuvre. Une tache de couleur vive est suspendue à la tige frêle d’un arbrisseau englué dans un magma gris. Les plaques desséchées de la croûte terrestre ressemblent à un mastic, un désert tectonique. La moulure d’un monde à peine esquissé encercle le plafond. Je me trouve aux confins d’un univers d’abandon. Lourde comme une ancre que l’on relève, j’entame l’ascension d’un morceau de réalité.

La porte de la chambre s’ouvre. Un rai de lumière s’infiltre, me barrant le visage. L’autre, ma mère, derrière la cloison, me demande d’émerger enfin, d’arrêter ce réveil. Me dit que je ressemble à une méduse. J’entends la conduction osseuse d’un son caverneux, roulant de mes tréfonds jusqu’au bord de mes lèvres. Ma carcasse grotesque se redresse comme une grue de chantier. D’un mouvement sec de la tête vers l’arrière, je ramène ma chevelure trempée, dégoulinante, sur les écailles de mon dos. Je sors des eaux troubles de ma paillasse pour me plonger dans ma baignoire. Le liquide tiède se colore de traînées rosâtres au-dessus de mon ventre mou. La muqueuse de mon antre rejète du sang mort. Mon corps informe, épaissi, surnage. Je suis une baleine harponnée. Quand les pêcheurs ouvriront ma panse, des dizaines de kilos de poissons argentés encore vivants et frétillants se déverseront de mes entrailles. Quand j’émerge de mon vaisseau, j’ai perdu de la masse et repris figure humaine.

Je passe la porte de ma caverne. Mon naseau palpite à l’odeur des crêpes. Je sens le parfum tenu de rhum de ménage que j’exècre. C’est pas la chandeleur. Dans la cuisine, le crépon des rideaux masque mal la grisaille pluvieuse. Ma mère se détourne de sa crêpière pour me lancer un regard oblique. « Tu ressembles à rien, ma fille » me dit-elle. J’étale la confiture de groseille sur le disque jaunâtre et marron d’une crêpe trop cuite. Elle est froide. Je vois rouge. Je dis « Ta crêpe est dégueulasse ». Elle me répond...
Elle ne m’a pas répondue. Je verse la bassine de pâte sur sa tête, elle halète et fait des bulles en soufflant. Je saisis le couteau à désosser dans le tiroir des couverts et j’éventre cette femme laide qui me ressemble. Elle n’a pas le temps de réagir et s’effondre sur le carrelage souillé. Ses boyaux se répandent sur son flanc. Je rajoute de la confiture pour que ça fasse plus vrai.
Je sors en claquant les portes, de l’appartement, du hall de l’immeuble. Sur le parking, des mômes grimés, à l’air cadavérique, couverts de hardes noires et de résille, de chapeaux pointus, m’agressent de leurs demandes. Je leur hurle ma haine des enfants, ça les fait rire. Ils me traitent de sorcière. J’ouvre rageusement la portière de ma guimbarde prête à m’enfiler la glu d’une nouvelle journée. Je suis d’une humeur assassine. Le premier qui me cause je le saigne.
Je me fige un court moment, le front contre la tôle. Je respire profondément. Le ciel s’éclaircit. Une trouée de lumière baigne mon véhicule et m’irradie. J’entends ma mère crier par la fenêtre de sa cuisine « Rentre pas trop tard, y’en aura plus si mes copines mangent tout! »

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Sandrine Michel · il y a
Une spirale infernale, un récit captivant
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JACB · il y a
Des délires terrifiants qui fracturent la réalité et surtout une belle écriture pour évoquer ces méandres de violence sous les narcotiques , l'expression d'un désespoir primitif qui interpelle le lecteur. Bonne cavale à vous aussi Paco..*****
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Cudillero · il y a
Les tourments de l'âme. C'est beau, poignant et très noir.
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Matheo de Bruvisso · il y a
Très beau, un rythme épuisant. On en sort pas indemne. Superbe.
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Yves Le Gouelan · il y a
Une issue de secours en impasse. Cachetons et cerveau embrumé, désepérance d'une vie qui se traîne.
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Chateaubriante · il y a
un cauchemar très bien traité et entretenu par une bonne dose de médocs !
j'aime beaucoup

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michel jarrié · il y a
Il y a la forte dose !
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Virgo34 · il y a
Des images noires, trop noires... c'est dur !