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Dulac

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A l’aube des temps, tout semblait sans vie au pays des Alpes. Une glaciale couverture d’une blancheur immaculée les enserrait, scintillant de toutes parts sous un soleil qui peinait à faire sentir sa puissance. De vie aucune. Cette ère fut si longue que l’on put croire à un ordre inerte régnant à tout jamais.

Mais un beau jour, en plein solstice d’été, ces immensités pétrifiées se recouvrirent d’une infime transpiration, comme un pressentiment à un gigantesque bouleversement. Alors l’océan immobile entreprit de fondre, s’amenuisant au fil des millénaires puis se divisant en de colossales langues ridées et exsangues. Retentissaient des grincements insupportables suivis de craquements monstrueux. C’est ainsi que, descendant des plus hauts sommets, des Titan de glace commencèrent une marche à la fois invisible, sourde et ravageuse.

Le réchauffement s’accentuant, l’un d’eux perdit tant de son ampleur qu’il remonta trop près des cieux. Fâché, le Grand Maître de Là-Haut décida de le punir en le transformant en serpent liquide. A peine glacier Iseran eut-il le temps d’entrouvrir sa gueule pour mugir son mécontentement qu’une bondissante femelle reptile à la robe verte, grise et blanche s’en échappa dans un tumulte caverneux, puis poursuivit sa course à perte de vue. Jusqu’à la mer bavardaient les étoiles.

A l’instant de sa naissance, Isara frotta ses petits yeux et entrevit pour la première fois de la glace sous un ciel tout bleu. Et une cour d’honneur de bouquetins venus lui souhaiter bonne chance ! Trop pressée de mordre la vie, elle décida aussitôt de s’amuser en se lançant sur un redoutable toboggan.
Elle s’en sorti bien en tombant sur les fesses, dans l’herbe. C’était long plateau entouré de hautes montagnes qu’elle voulut traverser en ondulant. D’autres serpenteaux dégringolaient par cascades de tous les versants environnants. Subitement ralentis, ils s’unissaient à elle en nouant joyeusement des tresses, sous les sifflements des marmottes hébétées.

« L’union fait la force, je veux conquérir le monde ! » lança-t-elle en guise d’avertissement. La demoiselle ne savait pas ce qui l’attendait. Emportée par son élan, elle franchit une porte sans espoir de retour. Apprenez que les gorges de Malpasset portent bien leur nom. Elle se sentit irrémédiablement aspirée et chuta d’étage en étage dans un vacarme assourdissant. On entendit au loin un terrible hurlement. Voilà qu’à peine née on la crut morte. On courut jusqu’aux gorges pour voir sa dépouille.

Stupéfaction, l’enfant terrible en surgit à cet instant, estourbie et claudicante, mais tentant de relever fièrement la tête pour faire comme si de rien n’était. Une fine tête qu’elle faillit ne pas baisser pour passer sous le petit pont St Charles, n’ayant pas vu sa construction !

Ce parcours initiatique, loin de la décourager, renforça sa détermination. Malmenée mais têtue, elle parvint ainsi à s’étirer sinueusement sur deux-cent quatre-vingt-six kilomètres, ne cessant de grandir tout au long de son cours en engloutissant des centaines de ruisseaux et torrents.

Depuis dix mille ans et cet immense remue-ménage des Dieux, la bête impétueuse aime répandre la vie comme parfois la désolation par ses colères, avant d’être emportée à son tour par plus gros qu’elle. Des confins de l’Iseran au hiératique Rhône, la belle généreuse ou cruelle sait distribuer flots irrigants à profusion, alluvions nourricières en abondance, mais exécute en retour, toujours de manière aussi imprévisible que venimeuse, nombre de déluges incitants à la vengeance.

Oyez, tout animal de cette Terre peut être bienfaisant un jour puis meurtrier le lendemain, parce qu’il a faim ou soif, parce qu’il est blessé ou humilié, ou bien parce qu’il veut être le plus puissant, trop souvent par ignorance. Telle est la légende du culte d’Isara, où chaque être et chaque chose, y compris la déesse de la Connaissance elle-même, contient sa part de bien et de mal. Son serpent, emblème du culte, possède un venin qui peut tuer mais qui à petite dose est curatif. Toutes les choses peuvent être bonnes tant qu'elles ne sont pas dans l'excès. D’où il convient de n’être ni radical ni laxiste. Isara est une des origines possibles du nom de notre rivière Isère, celle qui berce perpétuellement notre monde.
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Joëlle Brethes · il y a
Vous vivez dans cette région, Dulac ? Voici de nouveau un bien joli texte qui nous entraîne au fil de l'Isère...
De plus comme vous le faites très bien comprendre, il n'y a pas de lumière sans ombre ni de recto sans verso ;-)

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Dulac · il y a
Les choses seraient trop simples ;-) Je parcoure les Alpes du Nord de bas en haut et de long en large depuis toujours. C'est un terrain ardu mais combien généreux en émotions...
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Yasmina Sénane · il y a
Beau texte d'actualité pour le Prix short paysages Isère !
Apprécierez-vous un "Vol en parapente" en lice pour ce prix ?

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Keith Simmonds · il y a
Belle histoire bien écrite ! Mon vote ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Elena Hristova · il y a
j'apprécie beaucoup le côté visuel de votre texte, on imagine bien les scènes, on s' croirait
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Dulac · il y a
Merci d'être venue rendre visite à Isara !
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Jacqueline Martin · il y a
belle légende qui ravira tous les amoureux de la nature et en particulier ceux des paysages de l'Isère
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Dulac · il y a
Merci Jacqueline. J'attends la légende d'Aygulfou ! (C'est du provençal ça ? Euh...)
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