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Ipomoea purpurea

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Louise Calvi

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FINALISTE
Sélection Public

Lise Rond avait quitté Guy Dupin, à la lune descendante, deux années auparavant. Elle, à qui il s’était accroché désespérément, l’avait traité comme un parasite et avait claqué la porte pour aller prendre racine ailleurs. Il était devenu taupe, vivant reclus, dans la pénombre, n’adressant mot à quiconque.

Il n’était pas bavard de nature. Elle était partie avec un qui cause, sans cesse, de tout, de rien, rapidement. Ses mots l’avaient attirée, capturée, et, telle une plante carnivore, il l’avait gobée toute crue avec ses belles paroles.

Guy Dupin s’était abîmé dans le jardinage. C’était la seule occupation compatible avec son nouvel état végétatif. Son petit carré d’herbe lui permettait de prendre l’air sans ne jamais voir personne. Il s’était abonné à toutes les revues sur le sujet et s’était pris de passion pour les plantes volubiles, lui le taiseux, histoire de faire bonne mesure. Et de fait, il communiquait avec ses plantes.

Il avait fait des découvertes étonnantes sur ce petit monde où les guerres existaient à l’identique du monde humain mais sous des dehors de douceur et de couleur magnifiant la férocité de certains végétaux envers d’autres.

La cruauté de certaines espèces envers leurs congénères le fascinait. Encerclement, enlacement, absorption, disparition.

Tout pareil aux humains, se disait-il.

Voilà un an qu’il avait semé cette graine. Elle était d’une espèce particulièrement sournoise. Elle s’enroulait en splendides circonvolutions compliquées autour de tout ce qui se trouvait alentour, ne laissant plus rien respirer. Elle adorait plus particulièrement la lune montante, bien meilleure pour sa croissance.

Avec elle, tout prenait un aspect uniforme, vert, très vert, parsemé de quelques fleurs pour faire diversion. Une très joyeuse ingestion de ses consœurs.

Cette occupation avait fait germer chez Guy Dupin une idée fertile. Il avait revu Lise Rond. Toujours en présence de celui qu’il avait baptisé le Drosera.

Il avait discutaillé jardin, taille, bouturage. Il était devenu le gars sympa qui avait fini par accepter son sort. C’était en quelque sorte la vérité.

Comme sa graine, il s’agrippait avec pugnacité à un dessein. Le jardinage lui offrait le moyen de l’atteindre.

Durant sa période de jachère personnelle, il avait déniché chez un antiquaire un vieux grimoire. Le bouquin proposait de bonnes vieilles recettes de grand-mère dont une particulièrement adapté à son projet.

Au début de l’été, Guy Dupin vit apparaître une première fleur. Grande, bleue, magnifique, tranchant sur un vert vif. Tous les insectes du quartier la courtisaient.

Toute la saison, ses sœurs colorèrent son petit havre personnel. Vers fin août, il ramassa les graines. La machine se mit en marche.

Il prépara une potion d’aspect très anodin, issue des graines de cette plante et réduites en poudre. Il ne faisait, selon lui, qu’inventer sa propre naturopathie.

Il en avait tant préparé qu’il aurait pu en faire profiter tout le quartier. Cela n’aurait guère été raisonnable. Ce n’était destiné à être bu que par une personne, une seule.

Il l’invita, LUI, un jour, seul. Sous prétexte de clore le sujet et devenir de bons vieux amis ayant partagé le même amour.

Ils prirent l’habitude de boire un verre ensemble deux soirs par semaine. La boisson bio de Guy Dupin ravissait le Drosera. Peu à peu, son caractère se modifia. Il atteint rapidement un état de béatitude permanente puis un jour, se mit à avoir de terribles hallucinations. Sa dégénérescence commençait.

Lise Rond expliqua qu’il existait, dans la famille de son compagnon, des cas de schizophrénie gravissimes. Cela faisait parfaitement l’affaire de Guy Dupin. Il compatit au regard de l’affreuse nouvelle de cette pathologie héréditaire qui semblait vouloir se reproduire.

Vint le jour où l’internement devint incontournable. Le cycle végétatif du Drosera était terminé. Le compost l’attendait désormais.

Désespérée, en recherche de secours, Lise Rond vint chercher dans le jardin de Guy Dupin, un lieu pour la paix de l’esprit.

Un soir où la lune était presque ronde, il l’accueillit avec un énorme bouquet de fleurs bleues. Elles étaient le symbole d’une amitié dévouée et plus si affinités, lui dit-il.

Elle lui demanda le nom de cette fleur si admirable.

— Volubilis, répondit-il en souriant. Elle a pour ses semblables une passion dévorante.

Et il l’enlaça.

PRIX

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Didier Poussin · il y a
La magie des plantes
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Granydu57 · il y a
Déjà lu, une relecture bien sympa en cette période estivale et fleurie :-))
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Louise Calvi · il y a
Et les jardins plein de fleurs..en tout genre. La digitale est sympathique aussi:):):)
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Siriprem Kaur · il y a
coucou belle fleur!!! j'ai vraiment bien aimé, c'est très bien écrit ! en ce moment je relie ta nouvelle à la politique! un bel enrobage et des dessous bien tragiques! c'est parfois si flagrant que je m'étonne qu'on continue de foncer dans la marmite! ah ah
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Louise Calvi · il y a
Vu sous cet angle, c'est encore plus parlant. Bisous
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Yasmina Sénane · il y a
J'avais beaucoup aimé ce texte ! Je l'apprécie toujours !
Puis-je vous inviter à Bora Bora pour rêver avec "Nos corps bord à bord" en finale ?

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Louise Calvi · il y a
J'étais déjà passée par Bora Bora. Merci à vous
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Guilhaine Chambon · il y a
Vraiment un beau texte
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Louise Calvi · il y a
Merci à vous. J'étais passée vous lire.
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Yann Suerte · il y a
Tres beau texte. Bravo. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à venir visiter mon "Atelier". Belle journée
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Louise Calvi · il y a
Merci à vous. Votre atelier sent inspiration.
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Marie Hélène Peneau · il y a
Un très beau texte, dommage de n'avoir pas concouru au noir et court.
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Louise Calvi · il y a
je ne l'avais pas vu venir. Sinon j'aurais attendu. Tant pis. Merci d'être passée
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Issouf Sankara · il y a
Bravo!!!!!!!! Mon vote et bonne chance!!
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Louise Calvi · il y a
Merci d'avoir aimé.
PS : le concours est terminé depuis longtemps. Mais les appréciations comptent bien +

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André Page · il y a
Mon vote juste à temps.
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Louise Calvi · il y a
Merci d'être passé en dernière minute. Et surtout merci d'avoir aimé.
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Samuel Lhâa · il y a
C'est terrible la puissance de la nature. Bravo. Mon vote. Je vous propose Vertigo, 4 minutes d'humour et de philosophie mélangés http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/vertigo
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Louise Calvi · il y a
La vengeance est un plat qui se mange bio ! Merci à vous
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