3
min

Invariable

Image de Caroline Iwik

Caroline Iwik

26129 lectures

107

FINALISTE
Sélection Jury

— J'me sens comme morte.
— Va t'faire voir.

T'as raison, j'devrais pas dire ça. Mais c'est comme ça, je crâne, je dis, et j'me sens. Mais pas vraiment comme morte. Juste inerte, le corps coincé dans ce vide inexorable, l'esprit en fuite, et je saurai même pas te murmurer l'état de mon cœur.

— Offre-moi quelque chose qui ne meurt pas.

J'sais plus où on était à ce moment-là, est-ce que c'était sur la plage, ou dans cette chambre d'hôtel, ou peut-être que c'était même pas toi. Y a pas de cohérence dans cet espace temps, y a juste quelques minutes qui s'infiltrent, assourdissantes. Y a juste des secondes qui se consument et tes mains qui brûlent ma peau.

T'as laissé des traces partout sur mon corps, des ecchymoses pour hurler l'indicible. Mais autour de nous, y avait que des aveugles, et fallait porter plainte, et fallait pas te revoir, et fallait déménager à l'autre bout du monde si on pouvait, et fallait tourner la page, t'oublier, et avoir le courage de tout recommencer.

Moi, je préférais t'aimer.
Te pardonner, et tout t'offrir, et t'emmener dans tous mes rêves, mais surtout te suivre partout où tu irais, dans tous les recoins, à tous les carrefours, et m'asseoir sur le banc à tes côtés, et me foutre à poil quand tu ne me regardes plus, et te branler pour réveiller ton cœur, et faire à l'envers tout ce qu'on ne saurait défaire. Mettre ta queue dans ma bouche pour que tu ne m'oublies pas, et glisser ma langue sur ton gland décalotté. C'était si vulgaire de t'aimer, et on en gerbait des flots d'insultes, et y avait rien de bon à en tirer, mais on continuait de se battre, on se donnait en public, mais on était seuls, si seuls dans ce monospace. Et nos caresses pleines de haine, et la marque de tes poings sous mes côtes, et tes yeux si noirs qui se noient dans ce bleu violacé, parce qu'il fallait bien que je me défende.

Combien de fois j'ai espéré en bas de chez toi, sans même t'attendre, de toute façon je te voyais arriver de loin, tellement grand, un géant du coeur. Et je maudis les spectateurs qui voudront te réduire à cet être violent et sourd, avec leurs définitions toutes faites, et leurs profondeurs qu'ils piochent à la surface. Ouais avec toi, fallait avoir mal pour se sentir bien, mais au fond j'étais au moins autant coupable.

Et la culpabilité, on l'a voyagée, jusqu'à en oublier toutes nos valises sur le pas de cette porte d'hôtel. Y avait la plage à moins d'un kilomètre, et il faisait gris, et il faisait nuit en plein jour. On est partis se balader ensemble, et on s'est égaré chacun de son côté, on a laissé le vent emporter nos cris, et j'ai pleuré pour nous deux.
Sur le chemin du retour, chacun son trottoir, chacun sa peine, sans parler des remords.

Ça s'est passé si vite, je saurais plus conjuguer les mots qu'on s'est dits, ni même ceux qu'on a enfouis sous le paillasson. On a abandonné les carapaces, les faux semblants, les apparences, et je persistais à t'approcher quand t'aurais voulu disparaître.
J'ai dû te griffer, tu m'as giflée, t'y as mis toute ta peine, et j'ai maudit le point de non retour, celui où on avait déjà chaviré quelques mois plus tôt, et l'échec, cuisant mais imperceptible, s'est transformé en bombe à retardement.
Il a suffi de cligner des yeux, et j'étais là, allongée au milieu du lit, libre de rien, tes mains si puissantes qui enlaçaient mon cou, et ton corps qui bloquait le mien, et tes yeux noirs, blancs de rage, et ce rictus qui m'avouait tout ton désespoir.

Cligner des yeux.
Etouffer.
Cligner des yeux, se battre.
Ne plus se débattre.
Et chercher ton regard dans tout ce flou, mais ne plus rien voir.

J'ai pensé aux champs de maïs, au picotement des herbes hautes sur ma peau nue, à l'ambivalence, à la douceur de ta peau, à ton sourire qui s'étire, à ces pages noircies, au jeu du chat et du cochon, et au fond la souris c'était nous, et je crois bien qu'à force de nous chasser notre histoire nous aura eus.
J'ai pensé à ta peau abîmée, à nos baisers, à l'eau brûlante, et à une chasse au trésor en plein désert.
Mais j'me suis pas sentie mourir.

J'ai pensé au gémissement des cigales, au punch planteur, à tes paires de baskets, au petit navire d'une de tes histoires et au dernier étage du jardin.
J'ai pensé à nos veillées trop tardives et au bout de mes seins, à quand tu les effleures, à l'ardeur du manque, et à cet arrêt sur image imprévisible.
J'ai pensé à tes coups de bombes sur les murs, et aux idées crachées sur le bitume.
J'ai pensé au meilleur.
Mais j'me suis pas sentie mourir, et si ça devait arriver, et bien j'arrêterais juste de cligner des yeux.
J'ai pensé qu'y avait rien de grave.

C'est après, seulement après.
T'as lâché ton emprise soudain, sans prévenir.

Cligner des yeux.
Et voir tes lèvres danser.
Mais la détresse, elle se disait dans tes yeux.

C'est seulement après que je me suis sentie morte. Quand t'as abandonné tes démons, sans bredouiller d'excuses, tu m'as portée jusque la baignoire, sans même ôter mes vêtements, et t'as fait couler l'eau glaciale sur mon crâne, sur mon corps, et tu t'es assis face à moi, et tu m'as enlacée du regard. Et je me suis sentie mourir après la mort. J'inspirais, j'expirais, mais comment tu peux dire que j'étais vivante après ça.

C'était l'hiver, puis l'été, puis le déluge, puis l'automne, pas forcément dans ce sens, et de toute façon, c'était toujours des avalanches, les mains glacées, perdues dans un compartiment vide de ta chaleur. Alors, c'était toujours l'hiver.

Tu m'as offert ce qui ne meurt pas, puisqu'il est impossible d'effacer les virgules de ce silence-là, impossible d'oublier la musique de ce face-à-face, impossible de quitter totalement ce duel avec la mort. Quelque chose s'est éteint dans l'épaisseur de cette buée collée à mes rétines. Quelque chose ne se réveillera pas, et la passion dévorante a avorté d'elle-même.

C'est toujours l'hiver quand on meurt.

PRIX

Image de Automne 2016
107

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jigé
Jigé · il y a
douloureux et prenant...
·
Image de Thierry Zaman
Thierry Zaman · il y a
on en gerbait des flots d'insultes'' 👍
·
Image de Nyree
Nyree · il y a
Je l'ai vécu. Les mots coulaient d'eux même sans reprendre leur souffle. Magnifique.
·
Image de Sali
Sali · il y a
votre texte est très intéressant , les sentiments palpables ,au plaisir de vous lire .
·
Image de Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
C'est franc, direct, sans insinuation et c'est très voluptueux. Un amour sadomasochiste:"Ouais avec toi, fallait avoir mal pour se sentir bien". J'ai adoré. Mon vote insuffisant, j'aurais donné plus mais...
Mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage

·
Image de Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Le titre m'a attiré je n'ai pas été déçue . J'ai beaucoup aimé votre texte que je découvre à l'instant. Bravo . Peut être avez vous déjà découvert Au fait qui est en finale . Je vous invite à venir vous promener sur ma page si bien sûr vois en avez envie. Belle journée
·
Image de Zz
Zz · il y a
Cruel mais tellement beau
·
Image de Déborah Locatelli
Déborah Locatelli · il y a
Magnifique....
·
Image de Zardoz
Zardoz · il y a
Quelle claque !
·
Image de Adonis
Adonis · il y a
C'est très puissant. .j ' aime beaucoup. .
·