Inutile

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Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis  [+]

Image de Automne 2020
Pas un jour ne pouvait se lever sans que Saturnin Charbon ne commençât ce dernier en répétant à qui voulait bien l'entendre qu'il était un homme courageux. Ah ça, du courage, il en fallait pour supporter cette même existence absurde depuis presque vingt ans. Un travail sans intérêt, un divorce qui faisait suite à une vie maritale fade et dénuée de chaleur, un fils, issu de cette union, aussi con et arrogant qu'un journaliste, et Saturnin, supportant sur ses épaules une lourde pension alimentaire qu'il payait rubis sur l'ongle chaque mois au détriment de son confort personnel.

Saturnin faisait partie de ce que l'on appelle la classe moyenne inférieure. Chef du rayon fruits et légumes dans une supérette, il se considérait bien chanceux d'être en CDI, car un tel sésame était indispensable pour prétendre au 60 m² dans lequel il vivait depuis son divorce.

Son temps libre, il l'occupait à jouer au bistrot en compagnie de ses collègues de travail. Pas de poker ni de belote pour lui, mais cet écran de télévision sur lequel apparaissait toutes les cinq minutes un nouveau tirage. De ticket de deux euros en ticket de deux euros, Saturnin cumulait les revers car jamais il ne gagnait plus que sa mise. Et à la fin de l'après-midi, quand chacun repartait chez soi, Saturnin faisait les comptes d'une nouvelle journée sous le signe de la poisse.

Saturnin était catholique. Fasciné par la figure du Christ, il faisait sa petite prière au bon Dieu tous les soirs avant d'aller au lit. Il confiait à Jésus combien sa vie était terne, mais aussi combien il l'affrontait sans se plaindre, avec courage. Et une fois la lumière éteinte, allongé dans son lit, les yeux ouverts et fixant le plafond, il souriait, se trouvant au fond bien héroïque de subir aussi dignement pareille vie de sacrifice.

Il serait exagéré de dire que Saturnin voyait son existence comme une sorte de chemin de croix où la vertu d'avoir mené une vie chiche conduirait à ce qu'il soit récompensé dans l'autre monde. Il n'était guère futé, et un débat mystique sur le sens de la vie l'aurait rapidement perdu. Cependant, son travail, pénible, rébarbatif, était pour lui le sésame qu'il brandissait à la face du monde pour démontrer combien il était bon. « Voyez comme je suis humble » semblait-il dire. « Voyez comme je supporte sans broncher ce qui pourrait pousser bien d'autres au suicide. » Comme si au fond, le statut d'esclave avait plus de noblesse que celui d'insurgé.

L'avènement du nouveau monde, celui qui, grâce à la technologie, permettait à l'Homme de ne plus être obligé de travailler pour vivre, fut vécu par Saturnin comme un coup d'épée en plein cœur. Au début des années 2030, devant la montée inextinguible du chômage, il fut décidé par les gouvernements de la plupart des pays de l'hémisphère nord qu'un dividende serait versé à toutes et à tous. Bien des métiers qui avaient, au XXe siècle, représenté la garantie d'un contrat de travail à vie n'existaient plus. Et lorsque l'Intelligence Artificielle se mit à administrer les stocks et les rayons de la quasi-totalité des supermarchés de la planète, Saturnin n'eut alors plus de raison de persister dans son sacrifice. Son salaire allait continuer à lui être versé sans qu'il n'ait plus besoin de se rendre chaque jour au travail.

Se retrouvant dès lors seul face à lui-même, face à sa vie, à son passé, à ses erreurs, mais privé de cette sorte d'héroïsme du brave travailleur autour duquel il avait bâti sa petite religion personnelle, Saturnin sombra dans la dépression. Il ne priait plus, ne croyait plus en grand chose sinon en l'alcool, et c'est l'estomac rempli de ce dernier qu'il se passa un soir la corde au cou.

À la place de la très classique lettre d'adieu que l'on retrouve souvent à proximité des suicidés, ne figurait qu'un seul mot, que Saturnin s'était écrit au marqueur sur le cou avant que la corde ne le recouvre. Un mot unique, qui ressemblait à un sortilège, une malédiction.

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Maryam Nabizadeh · il y a
Impressionnant . mes voix.vous pouvez me lire sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-deni-5
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Maud Garnier · il y a
🌟⭐🌟⭐🌟
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Olivier Descamps · il y a
Quelle sera la place de l'homme dans cet avenir où l'homme s'est remplacé ?
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mamadou Thianna · il y a
Merci
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Janine MEURIN · il y a
Texte qualifié de "très très court" ; suffisant pourtant pour convaincre de la réalité de la situation. Pas besoin d'enquête, d'audit et de cabinet conseil pour comprendre ce qu'apporte le travail et ce qui manque aux aides diverses. Belle démonstration, efficace ...
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Liane Estel · il y a
Se sentir inutile, effectivement, cela doit être terrible. Vous avez parfaitement décrit ce fait qui détruit son homme.
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Léonore Feignon · il y a
Pas très réjouissant le sort de ce Saturnin, aussi noir que son nom : Charbon ! bravo pour votre texte et bonne finale.
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Frédéric Gérard · il y a
Une vision sur un avenir qui semble maintenant très proche !

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