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Interdit d'être gaucher

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coquelicot

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202

En ces années-là, être gaucher était considéré comme une tare. Un handicap qui vous empêcherait d’avancer, de vous épanouir, et dont certains esprits bien intentionnés jugeaient qu’il convenait de vous corriger. Mais je ne le savais pas. Pas encore.
À tantôt 7 ans, je n’avais suivi aucune classe. Ni crèche, ni école enfantine. Mes géniteurs étaient contre ! Tu iras suffisamment à l’école comme ça !
Je bouillais. M’insurgeais. Et comme pour narguer mon impatience, notre année scolaire commençant en avril, naissance en juillet, j’étais du « mauvais mois ». Expression qui signifiait que je perdrais un an par rapport aux enfants nés jusqu’en avril de l’année en cours. Première rentrée en primaire pas avant 6 ans révolus !
Je protestais. Réclamais du savoir. Au minimum, commencer à apprivoiser ces signes magiques, porte ouverte sur le merveilleux. « Attends ! Ce n’est pas bon de savoir lire, avant. Tu te ferais détester.» J’y croyais. Me résignais, pour être aimée de ma future maîtresse. Me faisant tout un cinéma du bonheur d’apprendre. De me faire farcir le crâne de plein de belles choses.
Enfin le grand jour ! Dûment coiffée et vêtue de neuf, par un frais matin d’avril - il faisait toujours frais, le matin, en avril – l’âme chavirée, je me retrouvais, marchant vers cette instruction tant désirée, escortée de ma mère et de mon frère aîné. Enthousiasme légèrement refroidi par l’obligation de porter un tablier et surtout, ces atroces manchons plastifiés, serrés à chaque extrémité par un élastique et crissant comme du papier de soie à chaque mouvement. Inconfortables paratonnerres contre les taches et l’usure aux coudes. À mesure que nous approchions, mes pas se nouaient. Et si ce n’était pas ce que j’avais imaginé ?
Mamans parties, chagrins juste essuyés, dressage immédiat. Rester assis. Ne pas bavarder. Obéir. Croiser les bras. Lever le doigt pour demander ou répondre. Former le rang. Etape suivante : livrer son pedigree, à haute et intelligible voix. A l’énoncé du mien, la maîtresse avait froncé les sourcils. Craché sa désapprobation : tu es donc la sœur de celui qui partait en vacances à l’étranger ! Prise en grippe d’office, sans oser dire que pourtant, je ne savais pas déjà lire. Plus grande est l’attente, plus douloureux le patatras des illusions !
Au fil des jours, les chouchous se profilaient. S’imposaient. Désireuse d’éviter les punitions, à défaut des moqueries, je m’efforçais, sans joie, de me rapprocher au mieux des exigences de cette vieille fille dépourvue d’humanité, au cœur sec et aux cheveux poivre et sel. D’autres n’avaient pas cette chance. Emmenés parfois hors de la classe vers une destination inconnue, ils en revenaient les yeux rougis et les joues humides, se rasseyaient à leur place en grimaçant. Jamais aucune plainte ou dénonciation, par peur des représailles. Mais des rumeurs circulaient. Les grands prétendaient qu’ils étaient conduits dans les toilettes, où ils étaient fessés. Pantalon baissé ou jupe relevée, culotte sur les chevilles. Mon calvaire revêtirait une autre forme.
Découper du papier de la main gauche m’avait déjà valu des remontrances. Leçon d’introduction à l’écriture, doigts serrés sur mon crayon, je m’appliquais à former des « o » qui ne soient pas des patates. Des bâtons qui n’aient pas l’air de petits vieux rabougris. « Pose ton crayon ! Mets les doigts ensemble et donne ta main, paume dessus ! » Je m’exécutais. Une douleur fulgurante me prenait par surprise, la règle de la maîtresse s’était abattue sur l’extrémité de mes doigts, fermés en parapluie, ongles et peau tendre. « Maintenant, recommence ! De la bonne main. »
J’avais toujours dessiné ou colorié de la main gauche. La peur qui me tordait les entrailles et la douleur passée de mes doigts à mon crâne, n’arrangeaient rien. Impossible de tracer autre chose que de l’informe, prêt à déchirer le cahier, tant j’étais crispée. J’allais me faire disputer. Un coup d’œil prudent, maîtresse et règle se trouvaient à l’autre bout de la classe. Peut-être ne verrait-elle rien. Mon crayon repassait à gauche. Mes « o » redevenaient des presque ronds. Mes bâtons, des presque droit.
« Donne ta main ! » Savoir ce qui m’attendait rendit le mal davantage supportable. J’en terminai avec toujours autant d’insuccès, les deux mains douloureuses. La haine au cœur. A la maison, le fait fut occulté pour ne pas faire de vagues. J’avais retenu la leçon. Désormais, je me débrouillerais seule. Les adultes manquant parfois singulièrement de courage.
À force de coups de règle sur les doigts, avril suivant, j’étais capable d’écrire honorablement de la main droite. Main gauche qui avait perdu cette aptitude. Le cœur n’y était plus et les séquelles, irréversibles. Estompées par le temps. Heureusement, pour lire, pas besoin d’écrire ! J’y étais excellente, tenant là ma revanche de gauchère contrariée.
Avec les beaux jours, les fenêtres s’ouvraient sur la tiédeur et les bruits extérieurs. De la route, à chaque passage des bétaillères conduites vers l’abattoir tout proche, nous parvenaient les meuglements des bêtes terrifiées. Prescience de leur fin ? Par la connaissance de leur sacrifice, la viande dans mon assiette, ce midi, ne serait pas uniquement ce ragoût ou rôti, mais une vache arrachée à son pâturage, après nous avoir donné son bon lait, indispensable à notre croissance. Et les morceaux auraient du mal à passer. Que de drames ignorés, dans et aux abords de cette école !
Après l’enfer, le purgatoire. Il faudrait ma dernière année primaire pour trouver un maître selon mes aspirations. J’étais mûre pour la ville et le collège. Études pacifiées, dans le respect réciproque et la sérénité.
J’avais, par contre, tout de suite aimé l’École du Dimanche. Je m’y rendais avec mon frère, chaque dimanche matin, la piécette réclamée à notre mère pour la quête, au fond de notre poche ou poing. Une salle de classe était ouverte à cet effet. Il n’y était question ni de gaucher, ni de droitier. Seulement de l’histoire biblique et notre pasteur avait un vrai talent pour ça ! Devant mes yeux éblouis, se dressaient des villes blanches aux murs crénelés ; des déserts avec ses peuples vivant sous la tente, mômes qui gardaient les troupeaux. Eau ramenée du puits, cruches en équilibre sur la tête des femmes. Joseph le charpentier. Marie. Le petit Jésus, qui naîtrait dans une étable. Voyage enchanteur dans le Temps et l’Histoire.
Restait notre obole. L’un après l’autre, nous défilions devant une tirelire à tête d’enfant africain, dotée d’un mécanisme qui faisait s’incliner la tête de l’enfant lorsque nous y glissions notre piécette. Elle était honteusement appelée le « petit nègre ». Racisme profond d’une époque, véhiculant le mythe du gentil Européen qui donne son surplus !
Le pasteur nous avait expliqué que notre argent servirait à nourrir tous ces petits Africains qui, contrairement à nous, souffraient de la faim. Et je me disais que nous vivions dans un bien triste monde. Enfants européens repus, d’un côté. Enfants africains aux ventres perpétuellement creux, de l’autre. Puisque le nôtre avalait nos sous, sans paraître jamais rassasié !
Où êtes-vous disparues, vilaines tirelires ? Aucun pasteur n’a su, ou voulu me répondre. À vous chercher, j’ai eu trace de vous. Vous sévissiez effectivement dans les Écoles du Dimanche protestantes de l’Europe de la fin du dix-neuvième siècle, jusqu’au vingtième. Surtout en France, Suisse et Allemagne. Selon des sondages, vous auriez davantage contribué à enseigner le partage, que le racisme. A moins que ce ne soit pour apaiser nos consciences ?
Les années ont passé. Il reste beaucoup à faire. Aujourd’hui, je bois et dévisse les couvercles de la main gauche. Mange et écris de la droite. Tiens ma paire de ciseaux à l’envers. Ignore le sens dans lequel tourner une clef pour l’ouverture ou la fermeture d’une porte. M’emmêle les pinceaux sur une piste de danse. Mais me lève rarement du pied gauche !

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Robert Grinadeck · il y a
Je vous adresse les hommages d'un gaucher qui a eu la chance de n'être pas contrarié à une époque où c'était pourtant la règle. Mais de tout temps il y a eu des gens qui faisaient fi du carcan des préjugés de leur époque. J'ai eu le bonheur de croiser le chemin de certains d'entre eux. Pour le reste, j'ai beaucoup aimé votre texte ainsi que la justesse de votre écriture pour décrire ce qu'un enfant peut ressentir et comment il réagit vis-à-vis de ce qui le heurte.
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Djany · il y a
A L'époque nous étions un peu Ignares heureusement tout change ... J'adore la dernière formule (se lever rarement du pied gauche) un petit clin d'oeil
merci pour votre passage sur ma page

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Françoise Mornas · il y a
Aujourd'hui heureusement les gauchers sont moins souvent contrariés !
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Marie Quinio · il y a
Superbe ! J'enrage de lire ces traitements infâmes des maîtres de l'époque, ça me met la boule au ventre... Ces enfants à qui on enlève les illusions et l'envie d'apprendre, qu'on casse en deux... oulala j'en suis toute retournée. Heureusement que la fin de votre histoire est optimiste, merci !
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Dranem · il y a
Relire ce texte avec plaisir ... signé : un gaucher contrarié !
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Alain de La Roche · il y a
Vous n'avez pas parlé du porte-plume à la forme adaptée aux doigts de la main droite pour rééduquer les gauchers.
Pas facile pour moi de l'utiliser de ma main gauche mais j'ai résisté et me voilà un parfait gaucher avec toutes les difficultés à utiliser certains outils, instruments de musique ou armes.
Savez-vous que presque tous les présidents des États Unis étaient gauchers, y compris Obama (mais pas Trump) ?
Bon, ce qui me gêne le plus c'est cette statistique qui fait état d'une durée de vie plus courte chez les gauchers.
😥

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RAC · il y a
De l'art d'être gaucher & autres questionnements ?! Un joli défi bien transcrit ! A bientôt...
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Alunissage · il y a
très bien écrit et intéressant. bravo
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Joëlle Brethes · il y a
Vraiment désolée de ne pas avoir lu donc soutenu ce texte quand il était en lice. Il est super bien écrit et rempli d'humanité. Sincères félicitations !
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coquelicot · il y a
pas de souci. c'est très gentil à vous
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Marie-Noelle Parade · il y a
suite de mon commentaire. Il en a tiré une immense fierté, et un immense talent artistique. Il s'est révélé dans la peinture.. Ca a été un immense peintre, malheureusement inconnu. Mais pour nous, sa famille, on reste très fiers de lui... Merci Coquelicot
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