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Insupportable !

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Helenadream

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Elle se retrouve à nouveau dans un avion. Ça deviendrait presque une habitude, une sale habitude même ! Et puis il y a cet homme assis à la place près du hublot. Il l’agace. Elle déteste cette promiscuité forcée. Il n’arrête pas de regarder de façon compulsive ce mini-ordinateur qu’il porte au poignet gauche ; ridicule ! Un coup l’altitude, un coup la vitesse de l’appareil. Elle a mis un moment à comprendre ce qu’il fabriquait. Ce doit être un aviophobe. Il a trouvé ce geste incongru pour se rassurer.
Et elle, qu’est-ce qui pourrait la rassurer ? Certainement pas ses parents. Elle redoute leurs retrouvailles d’ailleurs. Ils vont encore la bassiner avec leurs stéréotypes : « On te l’avait bien dit que les irlandais ont un fichu caractère ». Oui, elle sait : les américains sont trop présomptueux, les allemands trop rigides, les italiens trop dragueurs, voilà pour la liste de ses ex petits amis. Mais elle pourrait faire le tour du globe revisité par ses chers parents trop intolérants.
Qu’est-ce qui lui prend maintenant à l’autre hurluberlu ? Il s’appuie sur les accoudoirs pour se surélever. Il semble chercher quelqu’un. Puis il se renfonce dans son siège. Quelques minutes et il recommence à scruter nerveusement son écran. En attendant, elle sent le frôlement de son avant-bras. Détestable ! Il pourrait au moins dire un petit mot pour s’excuser, faire un léger sourire désolé. Mais non, rien depuis le début du vol. Allez, courage, il ne lui reste plus qu’une heure à supporter son cinéma.
Elle repense à Seamus qui s’est montré plutôt brusque avec elle. Avec son fort accent des quartiers nord de Dublin (de l’anglais à peine reconnaissable !), il lui a dit ceci, à quelques nuances près : « prends un avion et rentre en France ou n’importe où d’ailleurs, je m’en fous complètement. Tu peux même prendre un aller simple pour l’Enfer si ça te chante ». Puis, grand prince, il lui a acheté un billet sur internet pendant qu’elle rassemblait ses affaires dans un affreux bruit de pleurs et de reniflements.
Et la voilà coincée dans cet avion, à observer les détestables tics de son détestable voisin, toujours dans cet ordre précis : il se soulève, scrute la cabine, se rassied, remonte sa manche gauche, l’heure apparaît, appuie sur un bouton noir, l’altitude, appuie sur un autre bitoniau, la vitesse, pendant que sa jambe gauche tressaute inlassablement. Épuisant ! Ensuite il fixe obstinément le hublot comme pour fuir ses compagnons de voyage. Vraiment horripilant ce type !
Quand Seamus parlait « d’aller simple pour l’enfer », il ne pouvait pas imaginer à quel point il faisait preuve de don divinatoire. Entre ce satané trajet et ses satanés parents, l’Enfer se dresse devant elle. Elle va retrouver sa chambre d’adolescente transformée en débarras désormais car ses parents pensaient s’être définitivement débarrassés de leur petite fille si versatile. Pas facile de revivre avec ses parents quand on a vingt-huit ans. Oui, mais elle n’a pas de boulot donc pas les moyens de se loger. Elle ne veut pas déranger Vanessa qui vient d’avoir son premier enfant ou plutôt elle a trop peur de devenir la baby-sitter idéale : pas de mec, pas de boulot et une énorme dette envers ses super potes qui l’hébergent gracieusement. Non merci !
A présent, Monsieur-je-stresse-tout-le-monde se lève, se dirige vers les toilettes, disparaît puis, sur le trajet du retour, se penche sur une jeune femme. Incroyable ! Eh bien, elle doit être sacrément patiente celle-là ! Elle trifouille dans son bagage en soute, lui donne un objet qu’il fourre dans sa poche, l’embrasse et se rassoit. Le voilà à nouveau collé contre elle !
Seamus, lui, n’a pas été très patient avec elle. Bon, elle a un peu exagéré. Mais ce n’était pas de sa faute après tout : mauvais timing, tout simplement. Il a fallu que Pedro, leur colocataire, l’embrasse par surprise (trop chauds ces espagnols, diraient ses parents) et que Seamus arrive pile à ce moment inopportun. Il n’a rien voulu entendre. Elle n’avait qu’à le repousser. Elle s’est bien gardée de lui dire que c’était à cause du goût délicieux de ce baiser. Bref, voilà comment on fout en l’air une belle histoire d’amour en si peu de temps.
Par-dessus son épaule, elle aperçoit le sol français, ils survolent une grande ville, Lyon sûrement. Il s’agite de plus en plus, un vrai électron libre! Puis ses tocs reprennent. Elle aperçoit l’heure : quinze heures quinze. Elle aime ces symétries digitales. Elle va pour se détourner quand elle remarque que, pour une fois, il se contente d’appuyer sur un bouton rouge, l’écran s’éteint. Il ôte son mini-ordinateur pour le fourrer dans sa besace, bascule son siège et ferme les yeux. Incroyable ! Monsieur-casse-pieds est enfin rassuré, à un quart d’heure de l’atterrissage ! Elle se détend, ferme les yeux à son tour pour essayer d’oublier toutes ces pensées négatives qui l’assiègent.
Atterrissage fulgurant, gens pressés de se détacher pour récupérer leurs bagages et éviter ainsi la queue dans l’allée centrale. Son voisin, à son instar, patiente, il semble apaisé, le regard fuyant vers le tarmac brûlant. L’avion se vide lentement alors elle se lève sans un regard vers celui qui l’ignorerait de toute façon. Elle le retrouve en compagnie de sa femme au contrôle d’identité. Ils ont l’air heureux, elle, dramatiquement mélancolique.
Ses parents sont déjà là. Accolades : « ma pauvre chérie ! ». Pauvre, oui. C’est le mot approprié. Pauvre de cœur, pauvre de compte en banque aussi. Après un trajet silencieux, elle s’enferme dans son ancienne chambre, elle ne sait où ranger ses affaires tellement l’armoire déborde d’objets inutiles. Elle préfère rester enfermée dans son cagibi plutôt que de prendre le risque de subir une conversation qu’elle ne connait que trop bien. Vingt heures tapantes, l’heure précise du dîner devant le journal télévisé où un silence religieux est de rigueur.
Le gros titre du soir : l’énorme explosion lyonnaise de quinze heures quinze !

PRIX

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Philshycat · il y a
Belle chute !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Nadine Gazonneau · il y a
Enfer et paradis se confondent. Belle plume. Le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Lulla Bell · il y a
Finalement votre héroïne a échappé à l'enfer, celui de faire boum avec son insupportable voisin. Une histoire peu banale sur la rencontre (si l'on peut employer ce mot) d'une jeune fille totalement désespérée et un fou furieux :-) Je suis restée cramponnée au siège du début à la fin. C'est fluide et bien écrit. Bravo et mon vote !
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Envoldemots · il y a
J'ai été incapable de m'arrêter pendant ma lecture. Vos mots sont fluides, votre style, incontestable. Bravo pour avoir su maintenir mon intérêt au fil de vos lignes. La chute est bien agréable, je valide! Les pensées de la personnage m'ont fait éprouvé une sympathie pour elle! des TTC comme je les aime +1
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Helenadream · il y a
Merci beaucoup!!!!
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Olivier Vetter · il y a
La promiscuité des avions est souvent difficile à vivre
Passer des heures à côté d'une personne qu'on ne supporte pas
On n'a pas le choix

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Julia · il y a
j'ai passé un bon moment, merci ;))) +1
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Helenadream · il y a
cela fait plaisir à lire!!!! Merci
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Hermeline · il y a
Huis clos très réaliste et bien vu... +1
un peu de légèreté pour votre héroïne ici, éventuellement : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/chanson-populaire)

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Pascal · il y a
Pas le moment de s'envoyer en l'air ! Mon vote.
Si le cœur vous en dit je vous invite à visiter ma page et soutenir les poèmes qui vous plaisent. Merci.

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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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