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Yves Le Gouelan

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Odeurs de tabac blond, parfums de brune. Des rires de gorge réjouissants, réponse de sourires complices. Des histoires se tissent à l’encre invisible. Ici le rouge d’une robe à l’échancrure généreuse. Ailleurs le bleu de boucles d’oreilles qui scintillent dans les reflets.

Conversations dans la quiétude du soir, animées ou éphémères, autour des petites tables rondes aux terrasses de cafés, penchés les uns vers les autres, les épaules pressées entre amis, ou en arrière pour goûter la nuit qui défile sur les trottoirs. Des notes de musique étouffées, échappées du bruit du moteur des autos. L’éclairage vif de la rue, les lumières à l’intérieur, les néons qui clignotent aux façades et au-dessus des comptoirs. Rendez-vous des noctambules, persuadés que le jour ne finit pas, que les heures peuvent s’étirer à l’infini.

L’ambre translucide et pétillantes des bocks de bière et dans les verres au long cou des teintes pastel plantées de grandes pailles roses, jaunes ou vertes, surmontées de petites ombrelles chinoises aux couleurs pailletées, ou une rondelle de citron. Alcools, caféine s’écoulent pour transformer les tourments du jour.

Ombres fugitives, les passants qui habillent le macadam de leur pas silencieux, parfois troublés des claquements de talons. Des amoureux, la main dans la main, les doigts noués pour rester ensemble.

Les conversations par bribes cheminent de lieu en lieu. Des voix, la chaleur des voix, proches de nous. On se parle, on partage, des idées, des émotions, des souvenirs. On cherche le bon mot, celui qui accroche les sourires, on cherche à rire, à se plaire, à s‘étourdir dans les couleurs de la nuit.

Et puis surgi de nulle part, un coup de tonnerre. Les yeux se lèvent vers le ciel clair où les guirlandes d’étoiles sont suspendues.

D’un froncement de sourcils un homme, un verre à la main, s’inquiète de la pluie qui menace de tomber. Et c’est une averse de feu et d’acier qui se jette sur lui, autour de lui. Au milieu des explosions et des cris, les impacts le frappent à plein corps, un jet de douleur broie les chairs et les organes. La table, les chaises renversées, la bouche ouverte et le regard déjà absent. Il s’effondre, une chute sans fin et pourtant c’est la fin, les sons s’estompent, verres brisés, clameurs, le choc des corps alourdis.

Et la vie stupéfiée, dressée au-dessus du chaos comme un ange abasourdi. Une paix étrange flotte sur la place, des volutes de fumée couvrent la fuite des survivants effrayés. La peur s’est invitée au cœur de la ville, glaçante. La raison n’est plus, ni la parole, ni les rêves. Un instant d’éternité, où s’enfuit le dernier souffle, les derniers fluides. Un liquide chaud coule le long de la jambe.

Des taches rouges s’épanouissent au sol, des dessins se forment, comme des fleurs, mais des fleurs de sang, sur les trottoirs de Paris, des fleurs de sang sur les trottoirs du monde.

PRIX

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Arlo · il y a
Texte très fort tout en contraste pour le meilleur et malheureusement surtout pour le pire. Vous avez le vote d'Arlo qui vous propose aujourd'hui de vous faire partager son poème musical *sur un air de guitare * retenu pour le grand prix hiver. Je vous souhaite une bonne soirée.
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Danièle Nicolas · il y a
De la beauté, de la légèreté pour célébrer la vie, de la beauté, de la sincérité dans l'horreur de la mise à mort. De la poésie pour cet hommage aux victimes.
Danièle

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Thara · il y a
Vous avez su nous faire entrer dans un moment de gaieté et, de belle humeur, par la grande porte.
Et, soudain l'impensable en ce lieu où les rires, la détente, et la joie de se retrouver, jaillit pour emporter des vies en plein rire...
Un bel hommage, à tous ces disparus, et toutes ces personnes interposées, touché de plein fouet, par ce drame !

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Mog · il y a
Un texte puissant, tout en contraste. Bel hommage !
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Louise Calvi · il y a
Je découvre. Dès le début je m'attendais à cette fin mais cela n'ôte rien, bien au contraire à la force du texte. Et à l'opposition entre la fête de la vie et l'atrocité apportée par des fous. Merci pour ce beau texte
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Vrac · il y a
Cela commence comme un tableau impressionniste. Souvent les guerres surgissent au milieu des fêtes
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Virgo34 · il y a
Un bel hommage à ces victimes de la barbarie que personne n'oubliera. Un texte parfaitement écrit et plein de poésie, malgré la brutalité de l'événement.
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J. Chablik · il y a
Une belle évocation de tristes évènements.
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Ted · il y a
Suis venu lire un peu tard.
Mon vote pour ce texte qui aborde le sujet sans chichis. Tout est décrit.

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Margueritte C · il y a
Des instantanés contrastés où la haine vient déchirer des impressions de douceur.
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