3
min

Inoculée Conception

Image de Tanguy Mandias

Tanguy Mandias

12 lectures

1

Marie courrait dans les couloirs tortueux de la forteresse. Elle était déjà venue ici, il y a longtemps. Mais les lieux avaient tellement changé. Comment Amenadiel avait-il pu... Marie se figea et se précipita dans une alcôve sombre, derrière des rideaux de brocards. A l’angle du couloir, deux anges apparurent. Ils passèrent à côté d’elle sans remarquer sa présence. Leurs visages, lisses et aveugles, étaient des masques de cire, vieille et craquelée, où ne se dessinaient que les fentes de leurs narines de serpent.
Les anges continuèrent leur route dans le cliquetis des chaînes. Au loin, sous le sol de verre qui donnait sur des profondeurs vertigineuses, on devinait encore les formes du Lupanar perché sur son abysse. Les vents mauvais qui en soufflait portaient aux oreilles de Marie les soupirs des captives et les ébats abjects de l’ange déchu. L’humaine frissonna, porta la main à son ventre qui s’arrondissait et reprit sa route.
Elle finit par arriver au carrefour de l’arbre blanc. YHWH, dans ses rêves, n’avait pas menti, l’arbre était bien là, ses racines pendant du plafond, jaillissant comme des tentacules enchevêtrés de leur bassin de sang à la surface immobile. Deux statues de pleureurs en cire blanche se dressaient sur le sol, implorant les racines dans des gestes figées. Tout autour de la pièce, les murs étaient percés d’ouvertures de tailles diverses où s’engouffraient les vents. Elle était arrivée. Une des sorties du palais. Elle n’avait plus qu’à s’approcher des racines pour....
« למה שיקרת, Marie ? » résonnèrent cents voix mélangées.
Le gardien était un serpent fait d’hommes. Des corps humides, flasques, distendus, qui s’avalaient les uns les autres dans un long scolopendre organique dont les pattes étaient les bras, et les anneaux les hommes dont les bouches gobaient les jambes de leur prédécesseur. Le dernier segment, soulevés à plusieurs du mètres du sol par la structure dégoulinante, était Shemêhaza, leur général. Les hommes derrière lui étaient les Veilleurs, ses cent quatre-vingt-dix neufs soldats.
« מדוע עשית זאת? » répéta le général.
Marie ne se donna pas la peine de répondre et couru vers les racines. Les éclairs de Shemêhaza déchirèrent la salle. Un premier frôla Marie, un second s’écrasa juste devant elle, elle eut le temps d’esquiver un troisième mais la lance du Veilleur se planta dans son dos et lui traversa le ventre alors qu’elle n’était qu’à quelques mètres des racines. Le serpent se rapprocha et elle fut soulevée du sol. Quelque chose bougea dans son bas ventre. Marie toussa du sang se mit à rire.
« אני שואל אותך למה אתה צוחק ? gronda le général, la colère défigurant son beau visage.
- Parce que vous ne pourrez jamais tuer ce que vous m’avez inoculé ! », cracha la femme, et deux bras à la peau rouge jaillirent de son entrejambe dans une odeur de soufre, attrapèrent la lance de Shemêhaza, la brisèrent et la lui enfoncèrent dans le crâne.
Le sang bleu lui coulant sur le visage, la surprise déformant ses traits, le Veilleur tomba sans un cri, lentement avalé par ses hommes dans des soupirs gourmands. Les bras disparurent dans Marie et elle empoigna une des racines.
§
Plus haut, sur Terre, Joseph attendait près du Shalôm, l’arbre de vie planté au plus haut sommet de la ville. Les Rois Mages lui avaient dit que ce serait là, il n’avait pas de raison de ne pas les croire. Ruben s’approcha de lui.
« Joseph, mon frère, es-tu sûr que ces étrangers... » Mais Joseph leva la main, l’interrompant. La terre s’était mise à trembler, le vent avait soudain changé de direction. Toute la surface du Shalôm ondulait, et son écorce craquait.
Des racines de l’arbre blanc sembla monter un fruit qui déformait l’écorce, puis poussa, mûrit à l’une des branches, jusqu’à atteindre une taille colossale.
Joseph s’approcha du fruit, une pêche à la peau duveteuse, dégaina son épée et fendit la chair.
Marie roula sur le sol dans une odeur de sucre et de sang. Ses yeux s’ouvrirent aussitôt, paniqués, et rencontrèrent ceux de son mari.
« Joseph, dit-elle une main sur son ventre rond. Il faut, il faut... »
La fatigue la rattrapa. L’adrénaline reflua dans son organisme et Marie perdit connaissance.
§
Un nombre d’heures qu’elle ne put compter, un nombre de jours dont elle ignorait tout plus tard, Marie se réveilla. Elle se trouvait dans une étable et au-dessus d’elle scintillait le ciel de Bethléem. Un bœuf et un âne l’entouraient, plusieurs figures qu’elles ne connaissaient pas se dressaient aux abords de sa couche. Une odeur métallique flottait dans l’étable et l’air était lourd, électrique. Elle reconnut Joseph penché sur elle, un sourire radieux sur son visage.
« Joseph ! hurla-t’elle en l’empoignant. L’enfant ! Il faut...
- Oui, oui, l’interrompit son mari. Calme-toi mon amour, l’enfant est là, dit-il en lui tendant un linge humide. Il est né et tout va bien. C’est un garçon, voit comme il est beau... Notre fils... »
Elle l’enfant à la peau rouge posa son regard sans pupilles sur sa mère et sourit.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Felix CULPA
Felix CULPA · il y a
Une allusion au talmud ?
·
Image de Tanguy Mandias
Tanguy Mandias · il y a
J'ai pas mal pioché dans wikipédia donc c'est possible, oui, mais par rebonds :-)
·
Image de Felix CULPA

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

La maison me déplut d’emblée. Pas seulement à cause de son aspect lugubre, mais parce qu’il s’en dégageait quelque chose de malsain, comme si un venin l’imbibait jusqu’aux poutres. ...