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Sélection Jury

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Retirée dans sa chambre, Willie fait des taches. Ses petits doigts pincent des cartouches d’encre contre la feuille quadrillée. Le liquide noir se répand sur la page immaculée du carnet. Elle trempe ses doigts, étale la substance et lui forme des jambes, des bras.

Mona a beau être intriguée par les lubies de sa fille, elle ne cesse de s’interroger et nourrit une certaine inquiétude à son sujet. Sa fille ne sort jamais. Ne parle plus que de son ami. Inky.
Mona se rassure comme elle le peut. Ma fille a une imagination débordante ! Les livres le lui ont dit. C’est bien pour elle, elle développe ses talents artistiques. Elle la laisse faire, un jour ça lui passera ; mais pas question d’encourager ses délires.
— Inky… Inky n’existe pas, tu comprends ? Va t’amuser avec le voisin ! Lui, il est réel, en chair et en os.
— Mais regarde, Maman, il est là ! Moi, je le vois. On est pareils, lui et moi. Moi, tu me vois, alors pourquoi pas lui ?
— Arrête un peu tes bêtises, d’accord ?
— Dis, Maman, est-ce que tu as besoin de tous tes os pour vivre ?
— Évidemment, mon ange !
Un frisson s’empare de Mona.
Les enfants ont le don de poser de ces questions ! C’est de son âge, après tout.

La nuit tombe et creuse sous les yeux du couple devant la télé. Alors Mona s’en va coucher sa petite. Lorsqu’elle ouvre la porte, elle entend Willie dire : « Chut ! » Un air grave habille sa moue enfantine. Mona ordonne à sa fille d’aller se laver les mains. Puis dépose un baiser sur son front avant de la border.

Les ronflements de Tom ne réveillent plus sa femme, habituée à sa berceuse et lovée dans les bras de Morphée. Ils ne comptent plus les nuits que Willie a terminées dans leur cocon.
Elle pousse la porte du bout de ses doigts, juste assez pour se glisser par l’ouverture. Ses pieds nus silencieux sur la moquette usée. Elle grimpe sur le lit de ses parents, se hisse sur le drap pour atteindre sa place fétiche. Les boucles rousses légèrement collées à son front par la sueur, le corps glacé, la main gauche serrée. La lune émiette sa lumière à travers les stores, le regard de Willie se fige de longues minutes.
Puis, avec toute la délicatesse dont est capable une enfant, elle escalade le corps de son père allongé sur le dos. Ventre à ventre contre lui, la respiration de son père lui fait l’effet d’un flottement régulier. Elle plante un regard qui s’échoue contre ce visage bruyant, un peu déformé par l’obscurité. La respiration de Willie s’accélère. Elle lève les yeux contre la tête de lit. Inky. Les bras incrustés dans les rainures, la tête engoncée dans un des nœuds du bois.
— J’ai besoin de toi.
— Tu es sûr ?
— Tu veux qu’ils m’entendent ? Pour qu’ils m’entendent, je dois parler.
Elle desserre les doigts de sa main. Sa paume est marquée, sa peau rougie.
— C’est mon seul papa…
— Vas-y.
Le ton d’Inky est intraitable.
Elle glisse ses doigts dans les trous de sa paire de ciseaux. La lame est un peu collante. Elle l’approche du visage de son père. Il a la bouche ouverte, la tâche sera moins difficile. Elle approche sa main des lèvres de son papa.
— J’y arriverai pas…
— Allez !
Elle essaie d’appréhender la mission qu’Inky lui a confiée. Elle ne peut pas plonger sa main, si petite soit-elle. Il faut qu’elle coupe d’un coup sec.
Inky scrute la scène de haut, comme un chirurgien regardant un confrère opérer.
Les lames des ciseaux sont à quelques millimètres.
— Un tout petit bout de langue, ça suffira ?
Inky ne répond plus.
Elle ferme les yeux et… schlak !
Tom hurle, sa lèvre inférieure déchirée en deux, la chair molle en bouillie. Inky a disparu. Willie essaie d’éponger le sang de ses mains tremblantes. Mona reste sous le choc quelques secondes avant de rejoindre son mari à la salle de bains.
Willie est tétanisée. Elle n’entend plus rien. Ni les cris de douleur de son papa, ni les hurlements terrifiés de sa maman. Aucun son ne sort de sa bouche à elle. Les mêmes phrases tournent en boucle dans sa tête : J’ai pas réussi, Inky. Mais reviens, je t’en supplie. J’ai pas réussi, Inky, mais reviens, je t’en supplie.
— Mais à quoi tu pensais ? Qu’est-ce qui te prend ? Tu sais pas que c’est dangereux ? Tu as fait mal à Papa ! On va devoir aller à l’hôpital, tu entends ? C’est très grave ! Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?
— Je vais me laver les mains ! Promis, Maman, je vais me laver les mains.
Pétrifiée, Mona reste interdite devant sa fille.
— Je voulais un bout de sa langue. Pour qu’Inky puisse parler. Enfin, vous l’entendrez. Mais Inky est parti. J’ai pas réussi. Reviens, Inky, je t’en supplie.
— Inky n’existe pas !!! s’écrie la mère, hors d’elle.
Willie se met pleurer, jusqu’à ce qu’une ombre imprécise se dessine dans le fond de la pièce. Comme face à un miroir, la petite fille imite le geste en posant son index sur sa bouche.
— Chut… souffle Willie en souriant, le regard évaporé.

PRIX

Image de Printemps 2016
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Amandine B. · il y a
Merci à tous ceux qui ont lu et aimé et a qui je n'ai pas répondu depuis...des années ... j'avais quelque peu déserté !
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cendrine borragini-durant · il y a
Délicieusement terrifiant!
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Jeanne en B · il y a
Super
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A M I C X J O · il y a
surprenant et terrible...
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Jo3 Jacquet · il y a
C’est génial !!! ;@ j’en suis rester bouche bée
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Charlette · il y a
On est intrigué, puis glacé. Bel écrit, qui revitalise le thème de l'ami imaginaire...
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Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Cyrano · il y a
Wahoo, carrément flippant et j'ai adoré. J'avais l'impression d'y être.
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Magalie F. · il y a
Ouhlàlà c est flippant ! Mais ça me plaît ☺
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Emily · il y a
Quelle imagination! merci pour ce bon moment.

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