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Initiales

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Helene Kowal

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-Ça va mademoiselle ?
J'ai hésité à lui répondre, et puis j'ai hésité dans le choix de la réponse que j'allais formuler.
Je pouvais, entre deux sanglots, relever la tête, lui laissant découvrir mes yeux bouffis par les larmes, mon mascara dégoulinant sur mes joues, lui dire ironiquement que « Oui, tout va pour le mieux ». Ou alors le prendre au mot, jouer la carte de la franchise, profiter de ce que quelqu'un dans ce train se soucie de moi pour lui dire que j'étais profondément malheureuse et vertigineusement seule.
Du coin de l’œil, j'ai vu son visage doux penché sur moi, marqué par la bonté, et je me suis attardée sur les initiales brodées en bleu sur le mouchoir en tissu bien repassé qu'il me tendait : J.S.L.

De cette rencontre dans le train est née une complicité, qui est vite devenue de l'attachement, puis une amitié, qui s'est doucement mutée en attirance réciproque puis en véritable amour.
Nous avons eu une vie heureuse, avec parfois quelques inquiétudes, quelques mésententes, mais la plupart du temps heureuse et paisible.
Jules Saint-Léger s'est immiscé dans ma vie aussi discrètement qu'il m'a aimée. Avec modération et réserve, tout en délicatesse, mais non sans moins de sincérité.
Entre nous, il n'était pas question d'épanchement de sentiments, de passion irraisonnée, de preuves d'amour étourdissantes ou de mises en scène, ce qui ne signifie pas que nous ne nous aimions pas vraiment.
Notre union a été célébrée de façon traditionnelle, en présence de nos familles et amis lors d'une cérémonie laïque, au début du printemps, et la fête qui a suivie était elle aussi à l'image de notre couple : simple, modeste, joyeuse et colorée.

Alors que ce n'était pas dans nos projets, une petite Garance est arrivée trois années après notre mariage. Nous avons improvisé dans notre nouveau rôle de parents, en tâchant de maintenir au maximum à distance tous ceux qui proclamaient détenir le savoir absolu concernant l'éducation des enfants. Il nous a naturellement semblé que celle-ci devait ressembler à la conception commune que nous avions de l'enfance, du développement personnel, de l'apprentissage de la vie, et surtout pas être un modèle figé et applicable à tous.

La question du changement de lieu de vie s'est donc vite imposée, et a été réglée tout aussi rapidement. En effet, les parents de Jules, récemment retraités, ont ressenti le besoin de se rapprocher de l'océan et de réduire la taille de leur terrain pour leurs vieux jours – leurs jours de vieux pour être plus exacte, car ce ne sont pas les jours mais bien nous tous qui vieillissons.

À chaque événement marquant de notre vie de couple, Jules sortait son mouchoir brodé pour empêcher ses larmes naissantes de rouler et tamponnait mes joues pour éponger les miennes.
Ce geste, à lui seul, est représentatif du comportement quotidien de mon aimé à mon égard : délicat, prévenant, attentif et doux.

Ce n'est que depuis qu'il n'est plus là, près de moi, que je réalise le bonheur de tous les jours que ça a été de vivre avec un homme aimant, croisé au hasard d'un « Lyon-Bruxelles », dans une relation pure et sincère.
Jules ne m'a pas quittée pour une autre, nous ne nous sommes pas non plus séparés d'un commun accord, et je n'ai pas décidé de l'exclure de ma vie. D'ailleurs, pour quelles raisons aurais-je fait une telle chose ?

Jules a été enterré un dimanche. Il portait le costume dans lequel il rayonnait le jour de notre mariage, une photographie de notre petite famille glissé dans la poche cousue sur sa poitrine, et son mouchoir brodé dans sa main droite.

Pendant plus de quatorze ans, Garance a eu le bonheur de profiter de son papa, et de tout ce qu'il a pu lui transmettre et lui inculquer comme valeurs, avec pour maître mot l'honnêteté, car selon lui cette qualité à elle-seule suffisait pour vivre en harmonie avec soi et avec les autres.

C'est à l'occasion d'un voyage en train avec notre fille, qui nous a amenés à faire le même trajet que celui pendant lequel le chemin de Jules et le mien se sont croisés pour la première fois, que j'ai décidé de raconter à Garance quel homme merveilleux était son papa, depuis le premier jour et au quotidien.
J'ai également, non sans peine et sans chagrin, pris le temps d'écouter notre fille me parler de son ressenti, de la façon dont elle a vécu l'éloignement progressif de son papa, de la vision qu'elle a pu avoir d'un homme qui en devient presque imperceptiblement un autre, jusqu'à nous abandonner définitivement, vaincu par une maladie aussi maligne que redoutable – et redoutée.

J'ai voulu me montrer forte et courageuse, montrer à ma fille que cette épreuve n'était pas une fin en soi et qu'elle allait nous obliger à nous serrer les coudes, à nous soutenir mutuellement, à avancer, jusqu'au moment où je n'ai plus pu. La douleur envahissante que j'ai sentie peser sur mon âme était trop puissante, et il a fallu que je quitte ma place un instant pour reprendre mes esprits, effacer les larmes que l'amour de ma vie n'était plus là pour essuyer et pouvoir affronter à nouveau le regard de Garance, qui m'attendait sagement sur son siège, innocente.
De retour à ma place, j'ai soulevé mon sac pour le poser en face et permettre à Garance de venir se blottir de sa maman, car nous en avions autant besoin l'une que l'autre.
Sous ma sacoche, il y avait un petit carré bleu, bien plat, posé sur le siège et sur lequel on pouvait distinguer trois lettres brodées : J.S.L.

PRIX

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Yvonne Lewandowski · il y a
Quel talent Hélène chérie. C'est très beau, un texte digne. Tu as toujours eu ce don de l'écriture. Un plaisir de te lire. Merci pour ce delicieux moment et félicitation.
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El King Steven · il y a
Une très belle plume.
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Vinvin Vinvin · il y a
Une histoire simple et touchante sur le deuil de l'être aimé.
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Zouzou · il y a
Pour la tendresse au rendez-vous, mes voix !
Je concours aussi, si vous aimez...

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Perrine Poiron · il y a
Bravo encore!!
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Fred · il y a
Papa est fier de toi!!
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JACB · il y a
C'est une fort belle histoire toute de douceur racontée et puis ce petit mouchoir...surtout ne le perdez pas !*****
Ma cavale est en bleu et jaune et il me tiendrait aussi à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Merci et bonne chance.

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Ginette Vijaya · il y a
Cette touche finale empreinte de surnaturel donne à tout le texte une aura de profondeur . Une écriture soignée , académique .
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Brigitte Henot Joly · il y a
Sans hésiter et très sincèrement : 3 voix. Très beau texte et qu'elle belle écriture ! Bravo ! N'arrête pas là et continue à Nous surprendre. 😗
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Keita L'optimiste · il y a
Je vous donne mes trois voix. Je vous invite à découvrir le mien sur le lien ci-dessous https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant bravo