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David Rolland

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Je m’empiffre, je me gave, je gloutonne, je bâfre, bonbons, chocolat, gâteaux, fruits, je bois, je déguste, je picole, je sirote, cafés, vins, eaux, jus de fruits, et pardon pour ceux qui n’ont rien, rien à manger, rien à boire, rien à fumer, rien à voir, mais ils ont peut-être amour et joie, amitié et chaleur, compagnie et enfants, jeux, présence, nouvelles, visites, messages, appels, complices —, tandis que je vais grailler, puis enfler ; manger, puis gonfler ; becqueter, puis grossir ; être bien bourré, puis me dilater —, d’autres, à part la faim, n’ont rien, mais alors rien de rien, rien de bien, sinon un corps disloqué, des habits dépenaillés, des toitures percés, des logis contaminés, mais rien à boire ni à manger, ou si peu que c’est une vraie pitié... Eux ? Mais eux, pourquoi ne vont-ils pas occuper les églises et les pavés, les parvis et les municipalités, les libre-services et les cours de récrés, les postes de police et les sociétés, scandalisés par tant d’iniquité ? Mais parce qu’on les en a chassés, oui ! et puis ils ont leur dignité ! Eh oui, mes amis, la misère a aussi sa dignité. Comme le deuil et la mort, comme les adieux et les condoléances, comme les terminus et les fins, les sans plus et les riens ont eu et ont encore accru leur dignité, bien placée ou bien déplacée : obséquieuse et repliée, silencieuse et drapée, mondaine et haut perchée, qui n’en finit plus de défiler devant les intéressés, devant les habitués, devant les condamnés, devants les désespérés, devant les indignés, devant tous ceux qui sont bien emmerdés. On ne sait plus quoi lui faire, ni quoi lui dire à cette dignité, on ne sait plus quoi en penser depuis qu’elle s’est installée, depuis qu’elle s’est incrustée, parce qu’on doit se la coltiner, parce qu’il faut la supporter, au déjeuner et au dîner, en matinée et en soirée, chez soi et au supermarché, au cimetière et à la maternité. À force de nous coller et de grimacer, de nous empoisonner et de ne jamais décoincer, à force de faiblesse et de tranquillité, on finirait tous grands brûlés si rien ne changeait, si nul ne gueulait, si rien n’y faisait, si personne ne préparait la marmite et ne l’attrapait, la dignité. Quand ça lui arrive, elle ne vient plus de sitôt vous déranger, la dignité, vous agacer, la dignité, vous embêter, la dignité, elle n'ennuie plus ni les gens bien, ni les paumés, ni les connes, ni les allumés, ni les hommes, ni les chiens, ni personne, ni rien.
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Jocelyn Danga · il y a
Texte vif. J'ai beaucoup aimé cette phrase "La misère a sa dignité". Mais faut-il blâmer cette dignité du fait qu'elle ne contribue qu'à isoler l'indigent dans son malheur ou au fait, faudrait-il s'en prendre à la condescendance des opulents face à la disette du reste? Au fond la dignité ne fait rien de mal. Elle évite juste à l'homme de devenir le meilleur ami de l'homme
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David Rolland · il y a
Bonjour Jocelyn.
C’est plutôt la misère qui est à blâmer, et de ce fait c’est davantage la culpabilité des opulents qui est ici impliquée. Mais surtout, tout le monde est visé car nous sommes tous plus ou moins responsables de la misère d’autrui, y compris les plus miséreux, qui sont responsables de leur condition, dans le sens où, pour peu que leur misère prenne le parti de la dignité, elle s’autojustifie, en quelque sorte (je parle d’une misère qui se rendrait digne d’elle-même, sans impliquer les personnes dans leur complexité existentielle). Je critique donc la misère qui ne s'indignerait pas, car je peine à comprendre que la misère n’engendre pas toujours l’indignation, la révolte, au moins d’un point de vue individuel. Mais on connaît malheureusement des modes d’asservissement qui étouffent toute révolte, et je ne les aborde pas dans ce texte.

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Jean-François Joubert · il y a
texte mare de café, très puissant, j'adore
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David Rolland · il y a
Merci Jean-François.
Un court pavé dans la mare, à n’en pas douter !

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