Inappétences

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Je me suis inscrite sur ce site car j'apprécie le concept qui lui est inhérent : le partage ! Je réside à l'Ile de la Réunion, dont j'apprécie chaque jour le métissage culturel. Outre lire et  [+]

Image de Printemps 2018
Nicole Adam morvait. Elle morvait tous les jours, à heure dite, gaillardement, insolemment, dans sa soupe au vermicelle. Rien (ni le brouhaha effarant qui régnait dans la minuscule cantine, ni la coiffe de la sœur Solange, grisâtre et pelliculaire, ni les pitreries de ma sœur Nicolette) ne pouvait détourner mes yeux de ce spectacle écœurant. Le supplice commençait dès que sonnait la cloche. Alors je savais que je devais rejoindre la place attitrée : Nicole Adam, la soupe au vermicelle et ce nez, ce nez légèrement écrasé qui morvait insolemment sous mes yeux sans que rien puisse l'arrêter. Je n'ai jamais pensé que si Nicole morvait, c'est peut-être parce qu'elle pleurait. Le regard rivé sur les lèvres dont je m'étonnais toujours qu'elles fussent capables d'absorber une telle quantité de morve, je fulminais de rage. Comment faire pour prendre la cuillère et avaler à mon tour ce potage insipide ? La cornette de la sœur Solange veillait au grain et il fallait que tôt ou tard, je fasse fi des pellicules et des lèvres saturées de morve de Nicole Adam.

Ma haine connaissait pourtant quelques accalmies. Marianne Ravier était pour moi un émerveillement de santé. Je l'aimais énormément et enviait la double chance qu'elle avait de ne pas faire partie de la cohue des demi-pensionnaires de l'école Sainte-Marie et d'être toujours abondamment pourvue en nourriture. Je ne sais comment s'organisaient ses parents, mais la baguette que dès la pause du matin elle exhibait de son cartable était toujours fraîche et appétissante. Il fallait négocier, mais Marianne était fondamentalement généreuse. Dans sa naïveté absolue, et quand on lui faisait miroiter en échange quelques barres de pauvre chocolat (qu'avais-je à lui proposer d'autre que la maigre plaquette honteusement volée à la boulangerie du Pont des Picottes ?), elle sortait le miracle des miracles : du Bonbel. Alors nous mangions et cette complicité masticatoire avait sa magie : elle me liait très fortement à Marianne (qui aimait à partager, dans son complexe de « grosse fille ») et me délivrait pour un temps du nez morveux de Nicole Adam.

Marianne, dont le souvenir demeure indiscutablement lié dans ma mémoire au goût de la baguette fraîche gorgée de Bonbel, sut égayer, de sa double santé, la triste demi-heure quotidienne obligée. A la vue de ses joues rebondies, ma haine, en effet, fondait. Je n'ai su que beaucoup plus tard que tout ce que justement j'aimais en elle – son appétit féroce, ses dents saines et fraîches, expertes à dévorer la demi-baguette qui lui échouait, au terme d'un partage minutieux –, faisait souffrir cette incomparable amie d'enfance. Marianne voulait être danseuse. Le dernier souvenir que j'ai d'elle demeure empreint de tristesse. Pour parvenir à ses rêves de sylphide, elle avait – m'avoua-t-elle –, « fort usé du laxatif ». Demeurait, sur un corps maigrelet et quelque part usé par les draconiens régimes auxquels elle s'était astreinte, une tête rebondie aux joues encore pleines, seul vestige de son impénitente goinfrerie de l'école Sainte-Marie. J'en ai encore le cœur serré.

Si Nicole Adam m'infligeait chaque jour l'effrayant spectacle d'une morve qui n'en finissait pas de couler – et dont, comme hypnotisée, je suivais le lent parcours sinueux jusqu'aux lèvres minces, comme avalées elles-mêmes par ce flux incessant –, sa sœur Gisèle, en revanche, respirait la santé et avait le nez sec. Peu attentive, semble-t-il, aux « débordements » odieux qui cristallisaient toute mon attention, au point que même la cornette menaçante de la sœur Solange n'y pouvait rien, Gisèle Adam arborait une crinière blonde magnifique et des dents pointues, si blanches que même les lèvres rouges et charnues qui les recouvraient n'en atténuaient l'éclat. Ni l'écœurante soupe au vermicelle, ni les morveux sanglots de sa sœur ne semblaient la perturber. Gisèle adorait manger et se livrait avec voracité à cette activité, dont rien ne semblait pouvoir la détourner. Certes, elle exhibait de temps à autre un vague mouchoir, mais qu'eut pu un mouchoir contre la morve larmoyante de sa sœur ? Gisèle, absorbée, dévorait, mastiquait à pleines dents, à mille lieues de la haine qui me dévorait et contractait mon estomac.

Mais Gisèle savait aussi, à sa façon, apporter une accalmie au mal qui me rongeait. En effet, il arrivait parfois que la sœur Solange – par quel instinct culinaire soudain réveillé ? – se mît en frais. Alors, à la sempiternelle soupe au vermicelle, succédaient deux tranches de langue de bœuf, si froides et si gélatineuses que j'en occultais les morveuses narines de Nicole Adam pour négocier savamment avec les dents blanches de Gisèle et leur formidable capacité d'absorption. Une bataille effrayante se livrait alors en moi : il s'agissait ni plus ni moins, en effet, de troquer ma haine et de faire en sorte que Gisèle acceptât d'échanger – sous l'œil guerrier de la sœur Solange –, son assiette vide contre la mienne, restée pleine !

C'était là, j'en conviens, un jeu morbide et effrayant, mais que pouvais-je contre mon inappétence ? Je n'ai pas le souvenir que Gisèle ait refusé une seule fois de se livrer au double effort masticatoire que, à ma façon, je lui imposais – c'est-à-dire sournoisement et trahissant la haine sans merci que j'éprouvais pour ces deux sœurs, l'une parce qu'elle morvait insolemment, gaillardement, dans ma soupe au vermicelle ; l'autre parce qu'elle finissait toujours, sans scrupule aucun, par ingurgiter ma langue de bœuf, aussi froide et gélatineuse qu'elle fût.

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