IN VINO VERITAS

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Je serai ton Orphée (extrait) : 11 heures sonnent au clocher tout proche ; je suis en avance ! Né avant terme, dans la maison familiale, j’ai les « pieds-noirs », et je deviens très vite « le  [+]

Sylvain connaissait à nouveau le bonheur d'être entouré de tous ses amis ; tant d’années avaient passé, depuis.
En ce temps-là, leur quête commune de puissance et de vérité les réunissait à intervalles réguliers. Avec obstination, ils cherchaient à s'élever au-dessus de l'humaine condition, mais pas un ne réussit à « s'évader de la caverne de Platon ». Toujours et encore des ombres projetées sur la paroi de la grotte : ils ne contemplèrent rien d'autre, malgré la pratique assidue d'exercices spirituels inspirés de ceux des élèves de l'Académie du grand penseur grec. De guerre lasse, ces modernes Icare abandonnèrent alors leur recherche d'un "ailleurs". La mort dans l'âme, ils se dispersèrent aux quatre vents, chacun suivant sa propre route.

Mais ce soir, ces amoureux transis de la sagesse, ces laissés-pour-compte de l'Olympe, allaient retrouver leur complicité d'antan : Sylvain le nostalgique n'avait jamais perdu leurs traces ! L'un après l'autre, il les avait appelés : ils devaient se revoir, absolument ! Il leur parla "d'ingrédient manquant" ( ? ), mais resta très évasif à ce sujet.
Cette voix surgie du passé réveilla en chacun d'eux une vieille blessure ; ils croyaient pourtant avoir pansé leur plaie ; mais non, "l'écharde dans la chair" était toujours là, bien plantée. La morphine du temps n'avait maintenant plus aucun effet sur eux ! Le ton à la fois énigmatique et impérieux de leur ancien compagnon de cheminement emporta leur décision : tous répondirent présent, sans hésiter !

L'émotion qui présida à leurs retrouvailles, montra à l'évidence que tous soupiraient après leur défunte fusion spirituelle. Chacun espérait secrètement, nonobstant leur cuisant échec, que leur hôte les avait rassemblés pour former un nouveau groupe : Sylvain n'avait-il pas été le plus zélé d'entre eux, et le premier à réaliser et à oser avancer qu'ils s'étaient fourvoyés ? Ils pouvaient donc lui faire entièrement confiance.
Au moment de passer à table, Sylvain leur tint des propos pour le moins surprenants :
— Rappelons-nous les banquets du « divin Platon ». Comme lui et ses disciples, mangeons et buvons, buvons surtout !
Pour quel motif revenir ainsi en arrière, alors même que Sylvain avait reconnu avoir emprunté une impasse, en se calquant sur le vénérable auteur de « La République ? » Mais n'avait-il pas évoqué un « ingrédient manquant ? » C'est pourquoi, en attendant que leur amphitryon les informe sur les raisons de cette réunion, ils mangèrent et burent à satiété.
Le repas, des plus joyeux et fort animé, se prolongea tard dans la nuit. Ce fut un véritable feu d'artifices de réflexions sur le sens de la vie, la morale, la raison, la vraie richesse, l'existence de Dieu, la vie philosophique, l'Idée de Bien, l'amour de la Beauté ; bref, un vrai « banquet platonicien ».

Quand la dernière bouteille fut vidée, Sylvain leur révéla enfin sous quel prétexte il les avait invités :
— Tout au long de ces agapes, vous avez pu expérimenter par vous-mêmes le sens profond et caché de l'adage "in vino veritas", à la trompeuse platitude ; notre ivresse, vous vous en êtes aperçus, n'est pas celle du commun qui, lorsqu'il boit, ne parvient qu'à se saouler ; non, notre ivresse a quelque chose de sacré ; elle est celle des "philosophes", au sens étymologique du terme. La haute tenue intellectuelle de vos joutes oratoires a démontré que vous étiez en effet des "amis de la sagesse". Ce qui n'est que vile beuverie pour les gens du vulgaire, se transmute en degrés initiatiques pour les esprits réceptifs. Le vin, quand il est savouré par des personnes de qualité, exhale sa céleste essence, et exalte les vertus. C'est ce qui se passait pour Socrate, Platon, et leurs adeptes ; c'est ce que j'ai vécu pendant nos longues années de séparation ; c'est ce qu'il vous est advenu cette nuit.
Debout, et soutenu par deux convives moins chancelants que lui, mais aussi moins éclairés, Sylvain termina son discours par ces fortes paroles :
— Oui mes chers frères, le vin, cet "élixir de sagesse", voilà ce qui nous avait cruellement fait défaut par le passé ; voilà ce que je vous affirme ; voilà ce que vous avez désormais compris !

Un tonnerre d'applaudissements couvrit le fracas de la chute de Sylvain, plus initié que jamais. Ces aventuriers de la Connaissance se promirent de mettre chaque jour à l'épreuve des faits, ce remarquable proverbe, "in vino veritas", car tous avaient prodigieusement "soif de vérité".
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Mi Lae · il y a
J'ai trouvé ce texte prodigieusement écrit ! Intéressant, et très amusant. Merci.
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GERARD PERTUSA · il y a
Bonjour Mi Lae. Un grand merci pour avoir à ce point, goûté "In vino veritas". Très bon WE à vous.
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Mi Lae · il y a
C'était avec plaisir.

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