Imptudence à Montréal

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

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Madame G. habite Montréal. Contrairement à de nombreux canadiens, elle est mince, élégante. Son mari, un inventeur fort gentil, mais passionné par son métier passe beaucoup de temps devant ses plans, et, bien qu’il désire lui expliquer patiemment tout ce qu’elle pourrait comprendre avec un peu de volonté, il l’ennuie. Elle sort donc assez souvent. En hiver, leur maison est isolée du froid grâce à système ingénieux qui réchauffe l’air glacé qui entre à l’aide de l’air chaud qui sort. Ainsi, une douce chaleur règne à l’intérieur, malgré des températures extérieures très basses. Il n’est pas rare que la température descende jusqu’à quinze degrés au-dessous de zéro. Le garage, chauffé lui aussi, est relié à la partie habitée de la maison, sans doute par un sas pour éviter les intoxications respiratoires : on peut entrer dans sa voiture, sans sortir de sa maison, ouvrir la porte du garage et la refermer avec une télécommande, bref se rendre aussi loin qu’on veut sans geler ses oreilles, même quelques instants. Madame G. Nous a signalé que, parfois, une oreille glacée se casse comme du verre, amputant l’imprudent de son pavillon. Ce soir cette dame, vêtue d’une fine robe de soirée qui lui seyait fort bien, chaussée d’escarpins noirs, se rendit à une fête que donnaient des amis. Elle dansa, but certainement un demi verre de vin français, dégusta prudemment quelques petits fours, bavarda de sujets futiles qui ne peuvent provoquer des disputes, dansa à nouveau, admira les plus habiles d’entre eux qui évoluaient encore sur le parquet ciré du grand salon. Quelle classe ! Quelle agilité ! Que de grâce ! Elle resta ainsi jusqu’à ce que, épuisés, tous les invités se décident à se séparer, heureux de leur soirée.
Il était trois heures du matin. La route couverte de verglas glissait, elle conduisait lentement, mais soudain, elle réalisa que son pneu avant gauche s’était dégonflé. On peut encore rouler un certain temps avec un pneu crevé. Inquiète mais soutenue par un brin d’espoir, elle appuya sur l’accélérateur, afin de permettre à son véhicule d’avancer malgré le frein qu’opposait la roue. Le véhicule dérapant, tourna, et se retrouva dans la direction opposée à celle qu’elle devait prendre.
Alors, elle réfléchit. :
Dans la voiture, pas de couverture, pas de plaid, pas de vêtement de secours. Elle n’espérait pas parvenir à changer la roue, « je n’essaierai même pas » elle avait tenté en vain une fois, en été, son époux lui avait montré comment procéder, et comme d’habitude, elle ne l’avait écouté que fort distraitement : pourquoi savoir comment faire, si elle manquait de forces ? Et puis, si elle sortait, dans sa tenue de bal, elle mourrait rapidement. Que peut faire une faible femme avec des mains gelées, dans la nuit alors que la température de quinze degrés au-dessous de zéro immobilise la nature elle-même, la recouvrant de sa mince couche de glace, givrant les vitres, cassant les branches des arbres, s’attaquant au goudron qui recouvre les routes ? A L’époque les téléphones portables n’avaient pas encore envahi la planète, elle n’en avait pas.
- Oh, gémit-elle, que faire ! Courir en espérant trouver une habitation avant de m’écrouler sur le sol ? En espérant qu’à cette heure un habitant endormi dans sa maison bien calfeutrée m’entende ? Une seule solution : attendre, le moteur allumé pour chauffer le véhicule. Elle songea à prier : les marins en détresse, lorsqu’ils se sentent perdus et ne savent comment lutter, se tournent vers le ciel, vers Dieu et prient : ils demandent conseil, force, courage, protection, Se rassurent-ils ainsi ? Devrais-je les imiter ? Non, car ces marins croient : pour eux, la prière a un sens que je ne lui reconnais pas.
Elle pensa un instant se convertir, mais se mentir pour fuir sa peur lui parut ignoble au sens premier du terme, elle avait sa fierté, elle se voulait honnête avec elle-même et même avec une divinité s’il en existait
Me distraire, songea-t-elle. Là est la solution. La prière est certainement efficace sur les émotions par ce procédé. Comment se distraire, comment penser à autre chose qu’à cette mort de froid qui l’attendait, comme un rhinocéros qui sait que tôt ou tard, le chasseur qui a voulu le tuer de sa flèche et l’a manqué, descendra ou tombera de son arbre ? Dans la voiture, pas de livre, pas de mots croisés. De toute façon, elle ne veut pas allumer la lumière, elle viderait les batteries, elle n’écoute pas la radio pour les mêmes raisons. Elle essaie de chanter, mais la peur modifie sa voix, et cette voix lamentable augmente encore sa terreur. Composer une poésie ?
En cette nuit glaciale, dans ma robe de bal,
Comme un enfant je tremble, quel destin infernal !
Déjà je vois mon corps raide, couvert de givre
Inanimé. Je proteste car je veux vivre
Mes vers sont mal balancés, et donc difficiles à retenir. Je ne les mémorise pas et Ils sont pauvres aussi Elle essaya de les retrouver mais en vain
Puis :
-Non, décidément, je ne parviens pas à les répéter, j’oublie, obnubilée par la mort qui me nargue, qu’elle est laide ! Rien à voir avec les reines des neiges des contes des pays du Nord, femmes effrayantes mais splendides !
La voiture était arrêtée en plein milieu d’un carrefour, un endroit dangereux, mais bien visible.
« Je suis sur deux routes, pensa Madame G : Je multiplie les chances qu’un chauffeur me voie.
Si je survis, assurément, je mettrai dans ma voiture des vêtements et couvertures, et une ou deux fusées de feu d’artifice, une lampe de poche, un livre, un cahier et un stylo, une bouteille d’eau et un paquet de biscuits.
Elle réalisa qu’elle grelottait Pourtant la voiture était chaude encore. « Je grelotte de peur », pensa-t-elle, et cette constatation fit croitre sa peur. Qu’est-ce que je crains ? La peur ou le froid ? Mes mains sont glacées. Pourquoi ?
Je ne dois ni céder à la panique, ni perdre mon temps. C’est une des richesses les plus importantes on en manque toujours, Quelle misère ce serait, de mourir sans avoir rien pensé qui le méritât !
Elle se désole de la pauvreté de son esprit : Je suis incapable d’écrire quelque beau vers, d’imaginer quelque conte charmant ou effrayant !
Le martyre a la satisfaction de témoigner, et en offrant sa vie rassasie son âme de son idéal, le héros meurt en se surpassant, le grand-père couché sur son lit admire ses enfants et petits-enfants avant de fermer définitivement les yeux, le capitaine d’un navire qui coule défie la tempête jusqu’à son dernier souffle, le montagnard dans sa vertigineuse chute embrasse d’un regard les cimes enneigées, moi, je mourrai par suite de mon imprudence stupide. Le dictateur qu’on assassine reçoit sa juste punition, la femme infidèle que poignarde son mari jaloux sourit des bons tours qu’elle lui a joués, et se réjouir de voir la passion qu’il lui voue encore malgré sa trahison, mais la mort par le froid, si stérile, me déplaît !
A cet instant la lueur d’un phare balaie la campagne Une voiture approche, s’arrête, près de la sienne, le conducteur en sort, c’est un homme jeune, grand et musclé, bien couvert.
- Mon pneu est crevé, je ne sais le changer, pouvez-vous m’aider ?
Elle baisse la tête : Je resterai au chaud, je reviens d’un bal et ma robe ne me protégerait pas du froid. Je pensais mourir, vous me sauvez la vie !
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Guy Bellinger · il y a
Stressant à souhait. Belle analyse des émotions de cette belle imprudente. On s'y croirait... et on est content de ne pas y être !
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Flip · il y a
Une histoire qui roule...
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Hortense Remington · il y a
Un récit refroidissant bien mené qui mène à un sauvetage... Ce qui reste à voir ! Sait-on jamais...
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Henri Calicheno · il y a
Une descente aux enfer bien décrite
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Nelson Monge · il y a
Une fin heureuse qui prend par surprise !
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M. Iraje · il y a
Un brin d'espoir qui enfin ... réchauffe.
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Vrac · il y a
J'aime toutes ces pensées, considérations et "soupesages" qui préludent à une mort, qui par chance n'arrive pas
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Ch. Deguerrelasse · il y a
"Imptudence..." ? Est-ce un mot québécois qui devrait m'arrêter à cette lecture ? Sinon, il est peut-être encore temps de demander la rectification à Short Edition ?
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gillibert FraG · il y a
Merci de me signaler cette coquille, mais je ne sais comment rectifier. Tant pis !
Je participe aux concours plus pour que mes nouvelles soient lues que dans le but de "gagner". j'espère que cette faute ne fera pas fuir les lecteurs.

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A. Sgann · il y a
Tout finit bien alors !
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Cristo R · il y a
Eh bien tout ceci est parfaitement crédible. Le Québec en hiver c'est cela , et les pneus pardon, les "tyres" à clous ne suffisent pas toujours pour empêcher les têtes à queue. On a beau être une belle jeune femme raffinée, subtile, pleine de savoir vivre et modérée dans la boisson , l'intelligence et la beauté peut faire perdre la raison. La pauvre cendrillon a gardé ses escarpins et son carrosse s'est transformés en "char" de l'Ankou des neiges. Mais de "criss de criss " la bonne fée lui envoie illico le dépanneur prince charmant. Ils vécurent longtemps et eurent 12 magnifiques enfants, apôtres de la poésie et de l'espérance.

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