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Impossible

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Nicolaï Drassof

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Le dernier homme du monde était assis seul dans une pièce ; quand on frappa à la porte, il ne répondit pas, sachant que c’était impossible. Sa mémoire lui jouait un tour, c’était évident.
Il revit l’apocalypse tranquille qui avait éteint le genre humain et à laquelle il avait échappé ; l’interférence totale, le bug absolu et définitif des ondes affrontées aux pixels, aux bits, à tous ces artefacts auxquels était assujettie la survie humaine.
Allergique aux ondes depuis quelques années, il vivait pour s’en protéger au fond d’une forêt, au fond, même, d’une grotte profonde décorée d’aurochs et de mammouths. Il s’y ennuyait un peu, mais se sentait protégé par l’âme de ses ancêtres si présente en ce lieu. Muni du nécessaire sur le modèle des cosmonautes, il vivait tranquille et autarcique. Il mit un moment à se rendre compte de l’absence de ses congénères. Plus d’avions, plus de fond sonore permanent, plus d’aura lumineuse pour éclipser les astres et les étoiles, redevenus stars du ciel. Le silence profond servait d’écrin aux chants des oiseaux, au murmure des ruisseaux, au fracas des cascades et aux cris des tragédies animales.
Alerté, il se risqua, protégé des vêtements adéquats, à rejoindre la ville qu’il n’entendait plus vivre au loin. Enfourchant son VTT, une crainte inexpliquée serrant son cœur, il aborda les faubourgs déserts et silencieux, se rapprochant du centre ville d’ordinaire grouillant de vie.
Englué dans un silence de cauchemar, il avançait dans le royaume de la Belle au bois dormant. Stoppée en pleine activité, portes ouvertes, voitures en ordre de circulation aux portières béantes, magasins garnis prêts à accueillir la clientèle, toute vie était absente. La panique avait dû faire fuir la population vers je ne sais quel but, car aucun cadavre, squelette, vestige humain ou animal ne polluait cette solitude. Seul, devenu maître de la ville et de toutes ses richesses abandonnées, il était le dernier homme au moins de cette région. Comme il ne pouvait se renseigner sur le reste du monde, il pensait bien être le dernier homme sur cette terre. Les traces visibles de la présence humaine semblaient assez anciennes. En témoignaient la dégradation des matériaux, l’épaisse couche de poussière déposée sur toute chose, l’ardeur de la végétation à reprendre ses droits, la vitalité des araignées emmaillotant chaque objet dans leurs pièges, tout concourait à démontrer l’ancienneté de la tragédie des hommes.
Alors, assis dans le fauteuil du Maire, sous les ors de la République restés chatoyants, face à Marianne esseulée, comment croire qu’on put frapper à la porte ?
Et pourtant ! Un gratouillis discret mais insistant réitéra. Bêtement, il répliqua : entrez tout en se moquant de ses réflexes antiques.
Stupeur ! La poignée joua sans ouvrir. Cette fois alerté, il alla ouvrir cette porte dont il avait machinalement tourné la clé.
Une adorable petite personne rose se montra, bizarrement accoutrée de fanfreluches et de dentelles. Figés sur place tous deux, n’osant croire à une présence, ils finirent, au-delà du temps passé dans la solitude, par retrouver leurs manières civiles et se présentèrent
— Adam Solal, bonjour. Entrez. Vous êtes ravissante.
— Je suis Eve Constanza. Merci. Ainsi, vous êtes vivant ?
Il se pencha en gentilhomme sur la petite main potelée de l’apparition rose, qui en rosit davantage.
Ils étaient tellement sidérés qu’il faut leur pardonner.
Un temps passa.
Assis tous deux dans les fauteuils dorés devant le bureau du Maire, ils se racontèrent les raisons de leur survie. Eve, écartée du monde pour les mêmes raisons que lui : hypersensibilité ou allergie, n’aimait pas du tout son nécessaire exil forestier. Quand vint le silence, elle se douta très vite de quelque chose et parvint en ville bien plus tôt qu’Adam. Merveille ! Tous ces magasins pleins à craquer des plus jolies choses, des plus coûteuses, sans cerbère pour les garder ! Sans plus de questions, et pas incommodée puisque toutes ondes nocives avaient disparu elle se livrait depuis ce temps à une débauche de shoping, changeant de vêtements à toute heure du jour, usant les miroirs qui lui octroyaient la meilleure compagnie, la sienne. Tout de même lassée, elle commençait à ressentir le poids de la solitude, manquant de regards flatteurs.
Attendri par sa candeur, Adam regardait sa compagne sans y croire. Bien qu’esthète, il finit par trouver jolie cette petite boule rose aux cheveux hirsutes, aux petits yeux vifs et noirs de souris dépourvue de menton et portant, à la place du nez, un petit bourgeon teinté de rouge tendre, qu’on aurait dit prêt à fleurir.
Elle avait dès lors apprécié cet échalas maigre, tout de noir vêtu, qui la regardait avec de gros yeux globuleux et trop clairs. Elle aimait déjà ces lèvres minces qui, à l’abri d’une longue lame de couteau lui tenant lieu de nez, avaient prononcé « ravissante » en parlant d’elle. Méditant chacun leurs pensées, ils avaient laissé s’installer un long silence Puis, ensemble :
— Eve ?
— Oui Adam...
— Serions-nous les derniers humains ? Nous, un homme, une femme ! Adam... et Eve ? Voulez-vous, avec moi, refonder l’humanité ?
— Oh, Adam !
Elle le conduisit chez le grand joaillier de la ville. Elle y avait repéré des alliances merveilleuses, mais n’avait osé en sertir son doigt, à cause du symbole.
Le serpent, embusqué, secoué de rire, relut son rôle de tentateur, puis le jeta.
— Inutile !

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Thara · il y a
Dans votre récit, je n'avais pas fait attention qu'ils avaient des prénoms (prédestinés) à refaire le monde...
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Nicolaï Drassof · il y a
Mouais...Eve, Adam, le serpent, dans un décor apocalyptique... le gôut du pouvoir frustré pour Adam et la duplicité d'une Eve caricaturale...
Pourvu qu'ils soient stériles !!!

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Keith Simmonds · il y a
Un conte captivant avec une fin prenante, Nicolaï ! Bonne soirée !
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Nicolaï Drassof · il y a
Merci merci! A bientôt
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Keith Simmonds · il y a
Un grand merci d'avance, Nicolaï ! A bientôt !
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Cathy Grejacz · il y a
Une chute qui me p’ait
Alors... j’ai cliqué sur j’aime

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Nicolaï Drassof · il y a
Merci d'être venue. Oui, sans la fin, c'est guimauve !
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Léonard Cajac · il y a
J’adore la fin😉
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Nicolaï Drassof · il y a
Merci d'être passé. Oui, c'est une pochade, d'après le serpent !
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MCV · il y a
Ils devraient y réfléchir à deux fois...
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Adlyne Bonhomme · il y a
Original et choquant

Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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M. Iraje · il y a
Un conte qui peut vraiment se terminer par ... "Et ils eurent beaucoup d'enfants" ☺☺☺
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SakimaRomane · il y a
Je ne peux pas dire mieux que Saint Sorlin :)
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Saint Sorlin · il y a
L'humanité tel le phœnix !
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