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Francine Lambert

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FINALISTE
Sélection Public

Avec un tel nom, le pauvre était bien mal engagé dans la vie ! Et pourtant, si imparfait fût-il, on se mit à le solliciter sous le moindre prétexte. Voulait-on évoquer ce que l'on avait fait la veille, on appelait aussitôt Imparfait qui, à l'occasion, se faisait seconder par son père s'il n'avait pas lui-même toutes les ressources nécessaires pour satisfaire le demandeur. Et, à eux deux, père et fils, ils abattaient une grosse besogne, mais devaient rester cantonnés dans l'hôtel Indicatif où ils avaient élu domicile.

Imparfait se voyait attribuer des tâches très variées et ne chômait pas, on peut même dire qu'il était polyvalent. L'un voulait qu'il lui décrivît des bâtiments ou fît le portrait des personnages qu'il avait rencontrés, un autre souhaitait qu'il évoquât des actions habituelles, un autre encore qu'il racontât des événements anciens sans toutefois les dater, un autre que sais-je encore ? Il ne trouvait jamais de repos ! Quant à son père, Plus-Que-Parfait, il ne s'occupait que des événements déjà passés et achevés ; vu son grand âge, il lui fallait un travail facile car on craignait qu'il n'y perdît une santé déjà fragile. C'est d'ailleurs pour cela qu'il s'appelait ainsi : ce qu'il faisait était toujours très bien fait, contrairement à son pauvre fils qui restait toujours dans un flou indéfini, sans commencement déterminé ni fin précise.

Cependant, comme le pauvre Imparfait était souvent débordé, il devait parfois faire appel à un cousin, un peu prétentieux, qui portait le doux nom d'Imparfait du Subjonctif. Eh oui ! Tel nom, tel caractère ! Et, noblesse oblige, Monsieur Imparfait du Subjonctif ne se montrait que dans des cas bien rares et qui requéraient toute sa sagacité, sinon il restait chez lui, dédaignant de toute sa hauteur son pauvre cousin, et ne se souciant pas le moins du monde que ce dernier croulât sous les commandes.
« S'il fallait que je m'occupasse de tous vos petits tracas, lui serinait-il, on ne me prendrait plus au sérieux ! Bien que vous eussiez le choix, je voulais que vous restassiez dans le monde réel, alors faites, et ne m'ennuyez plus ! »
Mais lorsque l'incertitude ou le doute le gagnaient, Imparfait devait absolument passer les rênes à son cousin sans lequel, son père et lui-même eussent pu réussir leur tâche respective. De même s'il fallait faire preuve de volonté, ou qu'une obligation se présentait, seul Monsieur Imparfait du Subjonctif savait y répondre :
« Il fallait que vous vous occupassiez de ce problème sans attendre, et il était donc obligé que vous vinssiez de nouveau m'importuner ! Et moi qui souhaitais hier encore que vous mon pauvre Imparfait, ainsi que vous mon cher oncle, pussiez enfin travailler sans moi ! Décidément, vous êtes d'un ennui . . .»
Trop souvent à son goût, des reproches de ce genre venaient écorcher ses oreilles. Et pourquoi Monsieur le prétentieux s'en prenait-il à lui, et à son père aussi ? Etaient-ils responsables alors qu'on ne leur n'avait pas donné les outils nécessaires pour venir à bout de toutes les situations ? C'était trop injuste à la fin ! Eux, ils ne demandaient qu'une simple chose : que ces Messieurs du Subjonctif, si fiers et si pleins de morgue, s'acquittassent eux aussi de leur tâche, et sans renâcler. Car Imparfait du Subjonctif n'était pas seul en cause ; Plus-que Parfait du Subjonctif, le patriarche de la grande famille Conjugaison, ne mettait pas plus de cœur à l'ouvrage que son fils, et prenait grand plaisir à disparaître des journées entières dans les oubliettes du château de Grammaire, où il logeait avec toute sa descendance. Mais, comme il était le plus âgé, on le respectait et personne ne lui en tenait grief. Cependant il fallait de temps à autre que son fils le fît intervenir bien qu'il eût préféré s'en passer. C'est ainsi que Monsieur Imparfait du Subjonctif pouvait pérorer tout à son aise et faire savoir à son entourage qu'il voulait désormais qu'on le laissât en paix lui aussi, afin qu'il pût s'adonner à loisir aux joies de la Fable et du Théâtre, ses deux grandes passions. Et si, pendant ce laps de temps, on ne savait comment faire pour fournir à la demande il suffirait d'appeler à la rescousse ces autres cousins éloignés qui vivaient sur le mont Conditionnel, et qui accepteraient sans doute, de temps en temps, d'apporter leur aide à la famille Indicatif. Sur ce, les fiers Subjonctif s'enfermèrent dans leur château et ne répondirent plus quand on les sollicitait, exception faite du fidèle Présent.

Pour comble d'injustice, on venait de rapporter une nouvelle très inquiétante : le grand commandeur Impératif venait d'annoncer une compression de personnel, des postes allaient disparaître ! Imparfait, déjà ébranlé, n'en dormit pas pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'un matin son père l'appelât. Vu son âge, Plus-Que-Parfait avait été chargé de mettre son fils au courant des dernières mesures qui venaient d'être prises : ses cousins Subjonctif étaient limogés ! Tous, sauf Présent qui était toujours fidèle à son poste, comme son nom l'indiquait clairement. Et, pour comble de malheur, ils devraient se partager à eux trois tout le travail sans perdre de temps ! Imparfait, déjà si insatisfait de ses résultats passés, n'en croyait pas ses oreilles. Comment allait-il pouvoir s'en sortir, lui qui était sans arrêt pris par le temps ? Plus-Que-Parfait, qui était fort sage, lui affirma que de tous temps il y avait eu de tels aménagements et que cela ne devait pas l'effrayer. Avec l'aide des cousins Conditionnel, ils conjugueraient leurs efforts pour surmonter l'épreuve et, comme Présent du Subjonctif était capable et travailleur, ils sauraient ensemble s'adapter à la nouvelle situation. Il leur suffirait de trouver le bon mode opératoire, tout en se consultant de temps en temps...

Alors, heureux de ne plus avoir à supporter la pesante pédanterie de Monsieur Imparfait du Subjonctif, c'est avec une assurance retrouvée et en fredonnant joyeusement l'air d'un Indicatif indéterminé, que se remit au travail notre valeureux Imparfait !

PRIX

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Anne Marie Menras · il y a
Un parfait imparfait ce TTC. Je le partagerais volontiers. Il devrait être lu dans les écoles primaires et même secondaires !
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Francine Lambert · il y a
C'est vraiment très gentil, Anne Marie, merci infiniment !
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Francine ( ^_^),
J'ai vraiment beaucoup aimé cette histoire riche en imagination et en jeux de constructions diverses. De la part d'une personne qui ignore bien souvent le temps qu'il emploie (Ma maman disait que je pratiquais le Français "sans permis"), c'est encore plus drôle. Il m'a fallu aller voir un tableau de conjugaison pour comprendre qui était quoi avant de relire votre texte. J'ai du coup beaucoup souris à me voir suivre ce texte en parallèle de ce fameux tableau et vous n'imaginez pas ma joie de savoir ces prétentieux de subjonctif (qui ce cache sans cesse derrière un "que") se faire limoger. Imparfait a encore beau jour devant lui car je lui accorde une place de choix sur mon clavier. Merci pour votre suggestion de lecture ( ^_^).

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Francine Lambert · il y a
Je suis heureuse que vous ayez apprécié cette petite facétie grammaticale, de mon côté je me suis beaucoup amusée à l'écrire ! Amusante l'expression de votre maman, en effet la conjugaison suit un code même si le décrypter n'est pas toujours simple . . . Au plaisir JigoKu Kokoro !
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De l'Air ! · il y a
C'est très drôle Francine et finement mené, ce mode d'expression qui trouve le temps ... Ce n'était pas simple, assurément ! Et chapeau pour cet orgueilleux imparfait du subjonctif...! Déjà commenté mais j'en avais envie !
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Francine Lambert · il y a
Re-merci De l'Air, j'apprécie vraiment que tu aies eu envie de refaire un tour par ici car ce texte est un de mes préférés --- parmi les miens bien sûr :-) --- A bientôt !
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Melinda Schilge · il y a
Une performance menée de mains de maître.
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Francine Lambert · il y a
Merci beaucoup Melinda, c'est très gentil !
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Sylvie Talant · il y a
Un petit coucou au passage.
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Francine Lambert · il y a
Merci Sylvie , cette attention sympathique me touche, à bientôt !
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Ginette Vijaya · il y a
Ah ! la conjugaison revisitée avec cette pointe d'humour qui sait se faufiler entre les caprices du subjonctif !
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Francine Lambert · il y a
J'avoue que je suis assez fière de cette petite fantaisie ! :-))
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Zutalor! · il y a
C'est un petit monument pour grand service rendu à l'écolier français perdu dans les irréguliers qu'il faudrait ériger au camarade Présent Suractif...

Daniel Pennac et Orsenna, au tableau pour reexpliquer, comme on le ferait pour de simples Borgia, les méandres des vies suivies par les membres de la famille Concordances Adoucies !

(Quant à vous, Francine, vous mériteriez qu'on vous langannoblît... Enfin... Qu'on vous distingue, vous distinctionne, vous remette un prix : dix, cent fois le poids en nougat et chocolat des deux sus-cités, l'accepteriez-vous ?)
:)

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Francine Lambert · il y a
Votre enthousiasme me ravit Cher Zutalor et votre commentaire est une véritable friandise que je déguste avec délices (oui, au pluriel, je ne boude pas mon plaisir ! ) Pennac et Orsenna, rien qu'eux ! J'en rougis de confusion et, je ne vous le cacherai pas, de satisfaction . . . Quant à me "langannoblir", me "distinctionner", c'est une attention très délicate qui me va droit au cœur mais, voyez-vous, je n'en demande pas tant, j'ai déjà ma récompense dans votre message. Et, si toutefois vous insistez, tutoyons-nous, tu veux bien ?
PS Je préfère les fruits secs exotiques au nougat ou au chocolat :-))

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Anonymous71 · il y a
Un délice à lire, une balade hors du temps des petits tracas quotidiens
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Francine Lambert · il y a
Heureuse que ce petit essai vous ait distrait Anonymouss, c'était son but ! :-)
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Francis Boquel · il y a
Désolé pour ce vote tardif : je n'ai découvert votre texte qu'aujourd'hui !
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Francine Lambert · il y a
L'essentiel est que vous l'ayez découvert et apprécié, Francis ! Si vous avez quelques minutes, je vous propose de vous laisser "transporter" par mon poème finaliste du prix Été : "Le Passeur" . . .
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Obsidiane · il y a
Parfait :) il faut absolument que vous envisagiez de composer le même genre de texte avec Messieurs Futur et Conditionnel qui sont en permanence les victimes permanentes d'une bonne moitié de la population française ! ....en tout cas merci, je me suis régalée .
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Francine Lambert · il y a
Je retiens votre suggestion, Obsidiane et je suis heureuse que votre lecture vous ait plu ! Et n'hésitez pas à explorer ma page . . . à bientôt !
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